Tu n’écriras pas mon Nom

par Henri Du Buit

96 pages

Prix : 12 €



« Cette invention (l’écriture), en dispensant les hommes d’exercer leur mémoire, produira l’oubli » Platon

Henri Du Buit aura surtout retenu de l’œuvre de Freud l’idée que notre civilisation névrosée est sans doute malade d’avoir perdu la mémoire du passé. On pense « l’écrit est en recul », quand c’est peut-être sa prédominance, surtout depuis le XVIe et le XVIIIe siècles, en détruisant la force de la mémoire, qui peut avoir ruiné les chances de notre civilisation.

Ce sont les savoirs livresques qui dominent, et les États confondant l’art de gouverner avec celui d’écrire les lois qu’ils jugent fondamentales, nourrissent de procès-fleuves le juridisme de nos contemporains. Ainsi la société du contrat-roi dresse ses leurres, ses remparts de papier, ses châteaux virtuels – dernière ligne maginot d’une civilisation presque entièrement confiée aux prestiges de l’écrit, et qui pour cela redoute obscurément son impuissance, et le moment où il lui faudra rendre des comptes à ces forces de l’oubli qui la tiennent secrètement. « C’est la manière romantique qui a pris le pas sur la tradition, une politique des “sentiments” remplace forcément celle de la mémoire ». Parmi ces sentiments prédominent tour à tour l’excès de haine ou d’amour des écritures bancaires : l’écriture de l’argent faisant oublier le sang et la sueur coûtés. Mais si l’écriture tout court était d’abord et depuis l’origine, non pas l’instrument d’une mémoire véritable – qui est la fidélité du geste et la mémoire du cœur – mais une mémoire oublieuse, dévoyée : l’implacable inscription d’une dette ? Si l’écriture n’était que mémoire de la dette, et donc selon le mot de Léon Bloy par essence « incapable de pardon » ? Alors elle provoquerait à ce titre à jamais la misère et la colère des pauvres.

Un auteur qui s’en prend à l’écrit paraît trahir son camp, sauf s’il en fait un roman à succès et s’il a l’art de ne pas aller trop loin une fois passée la première ligne… Mais ici, bien que la critique de l’écrit soit plus radicale que ne fut celle contre la presse du Balzac des Illusions perdues, l’auteur est conséquent avec son sujet : car il n’écrit pas tout, ce qui fait son étrangeté, mais il a la loyauté d’employer simplement la méthode de Platon, premier contempteur paradoxal de l’écriture, et qui lui préférait « une manière plus belle de s’occuper de ces choses : c’est quand on a trouvé une âme qui s’y prête d’y implanter et d’y semer selon les règles de la dialectique des discours capables de se défendre eux-mêmes et aussi celui qui les a semés ». Mission accomplie ? C’est chez Marie-Madeleine Fourcade et chez Pierre Boutang, que Du Buit cultiva le goût pour le secret qui est le caractère de tous les « espions de Dieu ». Il sait, sans trop parler, sans trop écrire, implanter dans ses lecteurs la question redoutable qui ne les quittera plus : la mise en cause de l’écriture – et leur passer l’étrange lumière qu’elle jette d’un bout à l’autre de l’histoire universelle. Heureusement Du Buit a plus de quinze ans d’avance sur son lecteur, qu’il précède calmement et qu’il invite à pénétrer d’abord par la petite porte choisie – celle de la psychanalyse, celle de Tu n’écriras pas mon nom – dans l’univers de cette question immense du destin et de la malédiction peut-être de l’écriture ; question historique, prophétique, polémique, mais qu’il peut être bénéfique de poser : car elle comporte à raison des névroses qu’elle peut encore guérir, bien des prolongements possibles, notamment en matière d’apaisement religieux. En effet l’œcuménisme le plus large, dans sa plus haute exigence, ne se ramène-t-il pas à traverser la querelle sur les « Saintes écritures », dans la fidélité de l’unique Israël de Dieu ? Celle-ci revient à écouter, c’est-à-dire non pas « lire », mais accomplir le « Remets nos dettes comme nous les remettons à nos débiteurs », la prière juive par excellence…

Olivier Véron