Jacques Henric, Artpress : « Richard Millet poursuit sereinement et implacablement son œuvre »

Le tombeau est un écrit à la mémoire d’un grand écrivain (ou musicien) et en son hommage. (…) Richard Millet ne nourrit aucune nostalgie, bien qu’ayant fait le constat de l’inendiguable envahissement des « post-écrivains » — destinés à être sans tombeau puisque dépourvus d’œuvres, et du caractère « putride » de son époque (l’adjectif « moisie » de Sollers n’est même plus de mise). Le présent comble, son imperfection, écrit-il, est la « garantie d’un possible qu’il tient encore en vie ». D’ailleurs, n’est-il pas lui-même un de ces écrivains français qui, en dépit de sa situation de banni, sinon de maudit dans le monde littéraire d’aujourd’hui, poursuit sereinement et implacablement son œuvre ? Il a pour cela un programme minimum de survie qui, étonnamment, lui ouvre la voie de « la vraie vie », celle d’une « existence dans l’espérance ». Ses règles lui sont inspirées par quelques-uns de ses illustres devanciers, Pascal, Péguy, Bloy : « Écrire et prier, guerroyer. » Il a aussi bénéficié du conseil de saint Paul (première épître aux Corinthiens) : « Je fais du pugilat sans frapper dans le vide. Ainsi je boxerai. »
Il n’est pas non plus sans savoir, qu’il poursuit la rude tâche d’un de ses devanciers, le lucide, coléreux et très désespéré Barbey d’Aurevilly, qui ferraillait déjà contre « les grands courants de la bêtise contemporaine » sévissant dans le milieu littéraire et journalistique de son temps. Les mêmes « voix de châtrés » des adversaires de Barbey d’Aurevilly n’ont à coup sûr pas cessé de bourdonner aux oreilles de cet « impardonnable » qu’est Richard Millet depuis sa mise sous opprobre en 2012.
« Le combat spirituel est aussi brutal que la bataille d’hommes. » Si un écrivain peut confirmer le jugement de Rimbaud, c’est bien Richard Millet. La bataille d’hommes, il la connaît, il en a fait état dans plusieurs de ses récits. Il s’agissait de son engagement au Liban auprès des chrétiens – donc en appui à un grand nombre de Palestiniens, tous n’étant pas musulmans – et des Israéliens. Le but : chasser les armées de Yasser Arafat qui occupaient illégalement ce pays.
Quant au combat spirituel, Richard Millet a eu d’abord la mauvaise surprise de ne se voir réduit qu’à une honteuse campagne de haine orchestrée par la redoutable Annie Ernaux, la Nobel au keffieh. (…)
La lecture de son essai aide à comprendre ce qui, dans sa vie et dans ses livres, conduit Richard Millet à nouer de solides liens avec ceux qu’il appelle tantôt ses « intercesseurs », tantôt « les démiurges de la langue française » (…) : après l’exemple de Jeanne d’Arc, Péguy, les Cristeros du Mexique, le gendarme Beltrame… ? Sans doute, mais il en est un de combat pour lequel, plus que l’esprit, c’est l’âme qui est engagée. Engagement ancien, insistant, fondamental, qu’il avait notamment évoqué dans l’entretien que j’avais publié de lui dans artpress en juillet-août 2018 (n°457) : affirmer le lien indissoluble entre le judaïsme et le christianisme, entre l’Ancien et le Nouveau Testament. Sur ce sujet, je recommande la lecture du livre d’Olivier Véron, courageux éditeur de Richard Millet, son titre : Ceci est mon sang, paru l’an dernier. Il en annonce le contenu par un texte du grand catholique Léon Bloy, auteur du Salut par les juifs (1892), placé en exergue : « Le Sang qui fut versé sur la Croix pour la Rédemption du genre humain, de même que celui qui est versé invisiblement, chaque jour, dans le Calice du Sacrement de l’Autel, est naturellement et surnaturellement du sang juif. »

Jacques Henric, artpress n°546, septembre 2026.

• L’Écrivain français, tombeau, de Richard Millet, Les provinciales, 96 pages, 12 €.