Effacé de la scène littéraire et médiatique (si l’on excepte quelques apparitions sur les plateaux de CNews), Richard Millet continue néanmoins à tendre un miroir cruel à son époque. Ce nouvel essai prend la forme d’un tombeau, clin d’œil, sans nul doute, aux hommages rendus par les compositeurs baroques à leurs maîtres et amis — un genre revivifié par Ravel avec son Tombeau de Couperin, que notre homme porte au plus haut.
Il honore ici, sans pathos, une espèce presque disparue, l’Écrivain français, dans un texte d’une extrême densité : de longues phrases s’enroulent autour du lecteur, à l’image de boas constrictors. Au lieu de l’étouffer, cette complexité syntaxique et stylistique le libère, jetant une lumière crue sur un pays qui, peu à peu, sort de l’Histoire, réduit à son seul souvenir. Sous les coups de boutoir conjugués d’une hydre aux multiples têtes — qui se nomment postmodernité wokiste, islamo-gauchisme, minoritarisme victimaire, etc. — la France et les autres nations européennes vacillent. Tanguent. Chancellent. Jusqu’à solder leurs forces vives : souveraineté, culture, religion, langue…
Sous les auspices de quelques grands anciens (au nombre desquels figure Maurice Blanchot à qui de belles pages sont consacrées), il magnifie le «travail de l’écrivain dans le clair-obscur de la langue», dénonçant les impostures de la contemporanéité. Richard Millet, réprouvé impavide et impitoyable, poursuit son chemin et contribue à éclairer le nôtre.
Alfred Lévy, Valeurs actuelles, 3
• L’Écrivain français, tombeau, de Richard Millet, Les provinciales, 96 pages, 12 €.


