Si tu te fais vraie

Pierre Boutang et le sionisme

Je ne cesse depuis la mort de Pierre Boutang de repenser au lien qui nous a unis pendant plus de trente ans, et je sais que la question d’Israël y tient une place essentielle. Au-delà de la profonde admiration de ma part et de son indéfectible amitié pour moi, je crois que la relation annonçait en métaphore une nouvelle alliance que j’ai évoquée à plusieurs reprises entre Juifs et Chrétiens, la Techouva dont parlent Nos Sages et qui dit réponse là où l’homme essaie de réparer. De 1967, année de notre rencontre, à sa mort, c’est dans ce dialogue, dans cette réparation et dans l’attente de la nouvelle arche que Pierre Boutang s’est placé. En exergue de mon intervention je souhaiterai citer les deux petites strophes du Poème delphique qui se trouve dans la note de « l’Oraison pour une fin de l’été » reprise dans l’Apocalypse du désir (1) :

si tu te fais juive
pour refuser le dieu venu
pour tuer tout le faux des dieux
et même pour retrouver les eaux vives
des jours de l’origine
je me ferai amalécite
je ravagerai les plaines,
y étant descendu.

je meurtrirai l’ancien corps de ta haine
du dieu qui n’est pas venu
je mettrai sur la croix ton ignorance
j’enfoncerai ton refus avec les épines
du chemin que j’ai parcouru
où j’ai meurtri mes pieds,
rêvant d’anéantir ton ombre qui dit non.

mais si tu te fais vraie
non aveugle
d’un seul éclair sur ton temple réel
si tu te retrouves
fais renaître
l’ancien corps gardé de serpents
de l’enfant Apollon plus vrai dieu dans ses sources
alors je me ferai juif
pour mêler ma prophétie criarde à ton oracle net _ ensemble nous irons _ juif neuf et Pythie non diseuse
ravager, extirper sur les pentes
mes vergers incertains de haine amalécite
si tu te fais vraie.

Sans entreprendre ici une analyse de la relation de Pierre Boutang au judaïsme, je souhaite à la lueur de ces deux strophes proposer ma perception de sa vision du sionisme, que je ne peux m’empêcher d’appeler « vers Sion », dans la mesure où elle est aussi « ma version ». Comme beaucoup, il a connu le sionisme d’abord par ses réalisations politiques, sociales et économiques avant de le connaître en tant que philosophie nationale. Pressentant qu’il y avait dans le sionisme le ferment d’un héroïsme juif, il en accepta l’augure et prit avec courage les positions que l’on sait, notamment au moment de la guerre des Six jours de 1967. Dès lors, il commença à mon sens une approche nouvelle du nationalisme juif. Trois « sionistes », à ma connaissance, ont impressionné son jugement. Bernard Lazare, rencontré à travers Maurras et l’Affaire Dreyfus, qu’il retrouva ensuite au moment de la rédaction de son livre sur le fondateur de l’Action Française (2), et dans lequel il montre l’erreur du maître sur le personnage de Bernard Lazare. Puis Theodor Herzl, connu à travers deux livres, L’État des Juifs et Altneuland (Terre Nouvelle – Terre Ancienne). Ce dernier texte, moins connu, est un récit utopique sur le futur État juif, et présente notamment une critique acerbe des régimes à faiblesse démocratique. Enfin Zeev Jabotinsky, le fondateur du mouvement révisionniste au sein du mouvement sioniste, organisateur avec Joseph Trumpeldor de la première armée juive moderne, traducteur en hébreu de Poe et de Baudelaire et que Pierre Boutang connut par mon intermédiaire. Plusieurs textes de Jabotinsky ont été traduits en français pour ma thèse, notamment l’article « Le Mur de fer », texte fondamental du nationalisme juif et « Le Front de la guerre juive » dans lequel Jabotinsky initie une différence entre l’antisémitisme des hommes et l’antisémitisme des choses, et propose une autre approche de la relation du peuple juif à l’histoire. Le sionisme livre à travers Herzl, Lazare et Jabotinsky le secret d’un autre retour. Pas le simple retour à la terre, mais la redécouverte de l’honneur, celui de Lazare allant au duel avec Drumont, ou la belle expression de Jabotinsky « Yehudi Ben Melekh » – « Chaque juif est un Prince », ou encore la phrase de Herzl dans son Journal « …Juif qui est aujourd’hui un terme d’opprobre, deviendra un titre de noblesse… » Cette nouvelle seigneurie de soi-même recueillie dans l’aventure sioniste, Pierre Boutang l’a saisie dans toute sa grandeur et son humilité à la fois. Ce nouvel héroïsme ne s’arrête pas à un roman de chevalerie, pour reprendre le titre de sa préface à sa traduction de L’Auberge Volante (3) et dans laquelle il dit à propos de l’Irgoun et du groupe Stern, je cite « (..ils) renouaient brutalement avec une autre et profonde réalité. » On ne saurait trop encourager ces jours-ci à la lecture de cet ouvrage prémonitoire. Et cette seigneurie ne provient pas de l’attribution d’un certificat d’autochtonie ou de la capacité retrouvée de mouvoir une charrue sur un sillon familier, mais d’un retour à l’origine. Je cite Herzl, juif assimilé, dans son discours inaugural au Premier Congrès Sioniste : « Le sionisme représente le retour des Juifs au judaïsme avant que de représenter leur retour à la terre juive ». Le premier combat du sionisme a été celui de cette armée de « schnorrers » (mendiants) et de miséreux, tels que les désigne Theodor Herzl, contre la finance. Bernard Lazare, lui aussi rejeté par les milieux du Capital, verra dans le sionisme cette lueur pour les pauvres et les bannis, la renaissance d’une dignité perdue. Décrivant la Jérusalem nouvelle, Herzl y voit le moyen afin « que mon peuple, enfin ne soit plus le sale juif, mais le peuple de la lumière qu’il peut être ».
Le peuple juif n’est pas seulement « désorienté » par deux mille ans d’exil, mais il y a perdu parfois son judaïsme, remplacé par d’autres symboles dont Pierre Boutang a raconté l’histoire dans la fable du potier (4). Le sionisme, dans son aventure première, s’est placé dans cette guerre des signes, à partir de laquelle la libération nationale sera possible. Guerre intérieure ou perversion, voici un texte qui illustre bien cette problématique : « Qui est donc ce Youpin ? Un personnage, mes chers amis, qui revient régulièrement, le redoutable compagnon du Juif, dont il est si inséparable qu’on les a toujours confondus. Le Juif est un être humain comme les autres, ni meilleur ni pire… Le Youpin est par contre une caricature de la nature humaine, quelque chose d’inqualifiable, de vil et de répugnant. Ce qui suscite chez le Juif de la peine ou de l’orgueil ne soulève chez lui qu’une lâche terreur ou une grimace sardonique… Le Youpin est la malédiction du Juif. » Ce texte n’est pas issu de la Libre Parole de Drumont ou d’un roman de Céline, mais d’un article de Herzl dans le journal Die Welt paru le 15 Octobre 1897. Le sionisme a mené de front ces deux combats, donner, comme l’on dit aujourd’hui, une autre image du juif et rattacher le peuple à sa terre ancestrale. En se redonnant noblesse et honneur, le peuple juif peut prétendre à renouer les liens avec son passé. En visite chez Pierre Boutang, j’avais remarqué que dans son exemplaire de L’État des Juifs, il avait tracé un trait comme à son habitude le long de cette phrase : « S’il existe sur terre des prétentions légitimes à la possession d’un territoire, tous les peuples qui croient à la Bible devraient reconnaître ce droit aux Juifs ». Théocratie au sens propre, reprise du pouvoir par le peuple là où Dieu a parlé, Israël redonne-t-il son sens à l’arche sainte ? Pierre Boutang nous invitait à relire à cet égard Bossuet – La politique tirée des propres paroles de l’Écriture Sainte – pour y trouver déjà les principes d’une telle approche. Bossuet, que Boutang cite à la fin du La Fontaine politique, avait compris que la Terre Promise ne l’est pas à cause de son limon, mais en raison de l’origine d’une parole différente à un peuple rebelle dont il dit qu’« il se laissa toucher par l’idée d’un Dieu qui faisait tout par sa parole, et d’un Dieu qui n’était qu’esprit, raison et intelligence ». Et Boutang ajoute « Les signes ne pouvaient avoir pour les autres peuples le même sens d’intimité, et d’accomplissement d’une promesse explicite ; leurs analogies ne pouvaient que tendre à la reconnaissance éprouvée par le peuple juif devant la répétition, la réclamation triomphante des monuments de son passé ; c’est pourtant vers cela dont ils étaient exclus, sans être pour toujours délaissés de Dieu, que leur désir et leur parole poétique allaient tendre… » (La Fontaine politique, Paris 1981, p. 336-7). Car c’est de cela en premier lieu que le sionisme était annonciateur, un rejet de l’exclusion, une répétition du désir messianique et l’advenue d’une nouvelle parole poétique. Nous avions perdu les signes de l’intimité avec cette Terre d’Israël – intimité, mot qui je le signale en passant n’existe pas en hébreu, car même la parole intérieure pour le judaïsme c’est déjà de l’extérieur, Daber c’est toujours-déjà Davar la chose hors de moi. Alors comment avons-nous porté en nous l’amour de cette terre sans cette dimension de l’intime ? Mystère ontologique ou secret de famille, en tout cas à mon sens quelque chose qui n’a rien à voir avec les salmigondis sur le devoir de mémoire, dont l’historien Yossef Haïm Yerushalmi a bien montré qu’il n’est qu’une métaphore psychologique, utile parfois. L’amour de la terre est affaire de tradition, bien plus que de mémoire, car justement un peuple oublie lorsque la tradition est rompue ou rejetée.
Le sionisme essaie de replacer le peuple juif au rang des nations, et à cet effet il ne reprend pas à son compte les interrogations identitaires, sur la possibilité d’une transmission de la judéité sans judaïsme, sans tradition. Il oppose un refus immédiat à une dialectique du Juif éternel, qui resterait juif sans pratique quotidienne, dans l’ignorance totale de la langue des Prophètes et dans l’absence de tout engagement existentiel. La modernité nous a apporté ce que l’on appelle parfois le Judaeus Psychologicus, reconnaissable à sa sensibilité, à son intellect ou à son sens de la morale ou de la justice sociale. Curieuse conception de la judéité comme héritage d’une force affective inconnue, ou selon l’expression de Freud « le sentiment intime d’une même construction psychique ». En déclinant ce concept, on rencontre le juif culturel, le juif de kippour, le juif idéologique et bientôt le juif culinaire, Yerushalmi rapporte à cet égard l’expression fameuse de Heine « J’aime mieux votre cuisine que votre religion ». Le poète allemand ira beaucoup plus loin en comparant la judéité à une maladie incurable dans son poème « Le nouvel hôpital juif de Hambourg », littéralement : « ce mal de famille millénaire, le fléau ramené de la vallée du Nil, la croyance malsaine de l’ancienne Égypte. Mal incurable et profond ! Rien n’y peut, ni douche ni bain de vapeur, ni appareils de chirurgie, ni tous les médicaments que cet hôpital offre à ses hôtes. Le temps, dieu éternel, extirpera-t-il un jour ce secret qui se transmet du père à l’enfant ? Le petit-fils pourra-t-il une fois guérir, être raisonnable et heureux ? Je l’ignore… » Du Judaeus Psychologicus au juif honteux il n’y a qu’un pas, un saut qui a mené bon nombre de fils d’Israël à l’assimilation, à la renonciation et parfois au mépris de leurs origines. Le sionisme ne guérit pas, ne rend pas forcément raisonnable, et je ne suis pas sûr qu’il rende heureux, même si plusieurs des précurseurs du mouvement, tel Pinsker dans Auto-émancipation, le considèrent comme un remède à l’anomalie et à la maladie endémique dont souffre le peuple juif. Pierre Boutang a sans aucun doute vu dans le sionisme cette opportunité d’un retour de la nation juive au Livre et à la parole sacrée. Le souci politique permettant un retour au spirituel me paraît un des fondements de la pensée de Pierre Boutang, et à cet égard le sionisme peut à mon sens en être une des expressions dans le monde moderne. Il a tracé les nouveaux contours de notre fidélité, et de notre appartenance et peut nous permettre d’éviter les pièges de l’histoire. J’ose dire ici qu’il renouvelle l’alliance du sang et de la parole en et pour la Terre d’Israël d’une part, mais aussi pour la Tora d’Israël d’autre part. Pour reprendre une expression d’Emmanuel Levinas, « Le judaïsme est valable non pas à cause du “happy end” de son histoire, mais à cause de la fidélité de cette histoire aux enseignements de la Tora. Histoire qui est – comme elle le fut toujours – une Passion dans sa fidélité. » (Entre-nous, Paris 1991 p. 242-243). Les événements du siècle passé, et les crises profondes nées de ces événements n’ont fait que vivifier cette dynamique.
La plus profonde erreur de Herzl réside certainement dans son incapacité à croire que le monde ne nous pardonnerait pas une telle renaissance. Jabotinsky, pressentant la catastrophe de la Shoa, sans pour autant en appréhender l’étendue, savait, lui,que la souveraineté et le pouvoir sont comme l’affirme Boutang l’objet d’une lutte, et que dans celle-ci nous ne devons attendre aucune bienveillance. Le dialogue entre les nations s’accomplit aussi par la violence, par le scandale et la provocation. Provoquer c’est sortir de soi, et cela pour Jabotinsky ne peut se réaliser que grâce à la volonté nationale. La volonté est l’élément d’une nation qui nous permet de la dévoiler dans sa pureté et son existence. Idée proche du nationalisme de Barrès. Essayant de définir le « critère objectif d’une nation », Jabotinsky propose entre la naissance chez Maurras et le langage chez Renner et Jellinek, la notion d’« Étatité », autrement dit une idée de l’État qui relie les membres de la nation, assure la relation entre l’Autorité Souveraine et le peuple sans dominer. Jabotinsky refuse le principe de la Raison d’État à cause de la différence entre les hommes, non point en fonction de leur citoyenneté mais à partir de leur royauté. Pierre Boutang ne pouvait qu’adhérer à l’idée de Jabotinsky selon laquelle une société n’est jamais fondée sur l’égalité entre les citoyens mais, je cite, « sur la justice de leurs royautés particulières ». J’ai appris chez l’un comme chez l’autre, qu’il faut savoir regarder son origine, écouter son appartenance, sentir la valeur de l’ancien, et toucher la tradition pour pouvoir goûter le charme de son peuple. « L’essence du sionisme, affirme Jabotinsky, est constituée par notre réticence constante, ou plus exactement notre incapacité organique de nous réconcilier de façon durable en tant que groupe avec tout milieu social autre que celui que nous créerons par nous-mêmes dans notre propre État » (Leçons sur l’histoire juive). Une philosophie de la nation commence non par l’échec de l’assimilation ou par la pérennité de l’antisémitisme, mais par le constat, tragique parfois, d’une séparation fondamentale en l’homme, une rupture inévitable, un exil. La politique serait le moyen de ne pas rendre cette séparation insupportable, une façon de permettre la blessure sans la mort. Pas seulement être seuls ensemble, mais accomplir un destin commun. En France, le chevalier et le paysan accomplissent des gestes d’amour, des rites que Jabotinsky interprète comme des manifestations d’une forme de jeu supérieur. Quant au juif son nationalisme est prière, tension, exigence de puissance et de royauté, Malkhout Israël disent les Sages. La primauté du politique, comme chez Boutang ou Maurras avant lui, est un recours au temporel et non une prédominance absolue, forme d’attention à l’origine.
Dans l’ontologie du secret, Pierre Boutang retient cette idée chère à la pensée juive d’une séparation dans l’être venant nous rappeler à chaque instant le retrait de Dieu, comme une sorte d’archétype de la condition première d’exil qui est la nôtre. Secret ou non-secret de la révélation, il précède notre destin de peuple élu. Je cite : « l’élection du peuple juif n’apparaît pas sur le fond d’égalité à soi des divers peuples et d’une comparaison éthique : pure grâce, elle crée ce peuple comme élu, ne lui attribue pas une qualité, mais le relie à l’être de Dieu d’une manière mystérieuse, approchable seulement par ses effets » (p. 52, Paris ,1973). Élection et errance vont de pair, tout au moins comme expérience-limite de la condition humaine, personnelle et collective à la fois ; mais il y a plus et Boutang le souligne, la présence de Dieu, errante aussi et dont le concept de Schekhina est l’expression courante des exégètes juifs. La Schekhina, présence non apparente de Dieu, marque indélébile de notre exil, ne voyage pas dans l’espace mais elle accompagne notre destin, dans l’acte d’accueil de l’autre ou dans la prière face au Mont du Temple. Le sionisme a trouvé dans le mythe du rassemblement des exilés, du retour de la Schekhina, (dont l’étymologie hébraïque vient de demeure), une force vive de la nation, pour reprendre une expression courante du langage politique. La négation de l’exil par les sionistes n’est pas une négation de son sens profond, comme dimension existentielle, mais un refus de la valorisation de l’exil, le rejet d’un « diasporisme » faisant l’éloge du juif universel, celui qui selon la formule de George Steiner connaît beaucoup de langues (mais pas celle de ses ancêtres, soit dit en passant) et fait rapidement ses valises. Le sionisme conserve l’exil en tant que marque de la souffrance, des épreuves, car celui qui retourne vers la demeure reste un peu en exil malgré lui. Une fois retrouvées l’intériorité et la tranquillité de la demeure, je ne peux me défaire d’une extériorité essentielle. Se libérer de l’exil, pour le sionisme, n’est pas la fin de nos souffrances et l’histoire est là pour nous le rappeler chaque jour, mais retrouver son cœur. Les conditions du retour en Terre d’Israël sont fixées par l’exil, bien plus que par la beauté de la nouvelle arche en train de se construire.
La nouvelle demeure n’a rien de heimlich ou de unheimlich, comme on dit en yiddisch, pour exprimer le fait qu’on s’y sente bien chez soi ou non. Herzl, dans son Journal en date du 6 Août, aura cette phrase aux accents levinassiens « Mon Testament au peuple juif : Édifiez un État dans lequel les étrangers se sentiront bien. » Que signifie être chez soi ? Séjourner, s’identifier, habiter et bâtir ? Levinas apporte un début de réponse au début de Totalité et Infini « Le chez-soi n’est pas un contenant, mais un lieu où je peux être, où, dépendant d’une réalité autre, je suis, malgré cette dépendance, ou grâce à elle, libre » (5). Levinas parle d’un revirement de l’altérité du monde en identification de soi, à travers plusieurs moments : le corps, le travail, la maison, l’économie… L’Étranger c’est celui qui vient troubler le chez soi, celui qui échappe à mon emprise. Le long séjour en exil nous a appris à fonder la maison sur le principe d’hospitalité, la demeure est à la fois accueil et recueil. Pierre Boutang relate dans Reprendre le pouvoir sa rencontre avec Levinas. Ce dernier lui apprendra qu’au revers de la monnaie battue par Israël il y a le bâton et le sac et sur la face la Tour de David. L’exil, cet autre de nous, reste en nous même lorsque nous avons un « chez-soi ». Cette cité qui est la mienne, comme l’appelle Kafka, n’est pas une assurance-vie ou un Nachtasyl (asile de nuit), elle est une autre façon d’être-au-monde pour le juif. Reprenant l’interrogation de Martin Buber, Boutang demande « Quelle habitation pour l’homme après St Augustin et après Hegel ? Que le temps lui-même devienne la demeure de l’homme… », en paraphrase je dirai qu’il n’y a pas d’idée juive du pouvoir (tout comme il n’y a pas d’idée chrétienne ) mais que le peuple juif modifie tout pouvoir par sa présence, son destin, les soupçons qui pèsent toujours sur son avenir.
Je sais que Pierre Boutang a vécu dans l’angoisse de ces menaces, qu’il n’a pas peut-être à un certain moment de sa vie été convaincu de la viabilité de l’expérience israélienne, mais après 1967 il a espéré avec nous la paix. Dans le Traité Sanhedrin du Talmud,il est dit « Et si un seul homme a été créé tout d’abord par amour de la paix, c’est afin que personne ne puisse dire à autrui : Mon père a été supérieur au tien. » Même dans la guerre nous essayons de ne pas oublier ce précepte. Mardochée continue à parcourir la ville avec un sac de cendres, signe de son appartenance et de sa dissemblance, signe aussi de la recherche infatigable d’une reconnaissance. Composante et résidu de l’histoire à la fois, le peuple juif affronte de nouvelles épreuves, au sein d’un monde hostile. La nation juive combat pour atteindre le Château, le Temple ou la petite place au soleil dont parlent Kafka dans la Lettre au Père et Pascal que je cite : « Ma place au soleil. Voilà le commencement et l’image de l’usurpation de toute la terre. » La légitimité d’Israël, son fondement premier dans la responsabilité et la justice interpellent le monde, sans aucun doute. Ni provocation, ni scandale ici, mais l’aventure d’une sainteté possible au Royaume de Jérusalem, la conviction profonde que la justice, comme l’affirme Bodin, reste la cause première et dernière du pouvoir. Le défi d’une souveraineté juive sur la Terre d’Israël, sur Jérusalem, sur les Lieux Saints anime les désirs destructeurs de ceux qui n’y voient pas la dimension messianique, apocalyptique ou tout autrement historique de cet événement. Je reste persuadé qu’à la lumière de l’enseignement de Pierre Boutang, nous pouvons Juifs et Chrétiens aller encore plus loin dans une alliance nouvelle. L’idée d’une telle arche est inscrite à mon sens dans les versets de Samuel II Chap. 7 Verset 16 : « Ta demeure et ta royauté subsisteront à jamais devant moi ; et ton trône sera affermi pour toujours ». La royauté, Malkhout est ce qui unit la demeure, qui relie les parts et assure l’intégrité, Schlemout en hébreu dont la racine Shalem est celle de Shalom, la paix. Malkhout Israël, ce que nous sommes en train de reconstruire, n’est pas seulement question de légitimité mais aussi de dépassement, de transcendance. Elle préfigure la transcendance divine mais ne s’y substitue pas.
Le sionisme, rêve moderne d’une ancienne réalité, s’est placé dans cette triple attente messianique : la liberté politique, l’exigence morale et la félicité en Terre d’Israël. à l’heure qu’il est nous devons faire taire nos impatiences, renouveler le serment de fidélité, car y renoncer serait pire que la mort. Les inquiétudes de Pierre Boutang sur la situation d’Israël au sein d’une communauté en proie à la haine et à l’humiliation m’ont sauvé par ailleurs du catastrophisme à la mode. Savoir raison garder sans sombrer dans les désarrois bienveillants du rousseauisme ambiant, voilà ce qu’il nous faut. Ne pas attendre comme Saul Bellow dans son Retour de Jérusalem, une deuxième Choa, inévitable cette fois parce que tous les juifs sont devenus sionistes et sont montés en Israël, ne pas être à nouveau le paradigme de la souffrance humaine comme elle se montra au monde à Auschwitz. Le peuple juif, après le génocide, est voué à sa fidélité aux origines, à sa tradition, à sa terre et aux capacités politiques, économiques et militaires de son existence. Devons-nous nous accuser en souffrant ? Sommes-nous à même après les horreurs subies par nos pères de ne pas oublier, comme le souligne Maurice Blanchot, ce que nous ne pouvons nous-mêmes comprendre ? Ce qui est sûr c’est que nous ne voulons pas entendre l’Occident dire à nouveau, après coup, « nous n’avons pas voulu cela ! » Nous sommes passés en retournant le titre d’un livre de Maurras, du nationalisme naturel à la politique intégrale, et je le répète intégrale pour nous veut dire entier, car le sionisme en tant que philosophie nationale nous est donné au départ, presque par nature dans les gestes et le quotidien. Poussés par le vent de l’histoire, nous voici projetés dans la politique. Le nationalisme naturel dont parle d’ailleurs un des premiers penseurs sionistes Ahad Haam est une façon de se tenir authentiquement comme juif en face de l’autre, d’accepter son regard et d’accomplir les rites dans leur simplicité. La politique intégrale nous est nécessaire tant que l’origine de nos droits s’oppose par la force à ceux d’autres prétendants.
Pierre Boutang n’aura pas vu la lumière de Jérusalem, les vestiges de la citadelle de David, le Saint Sépulcre, la Via dolorosa, mais à chaque fois que je m’y rends, je sais qu’il m’accompagne, me donne le courage de croire à ce retour, et des raisons d’y découvrir un nouvel espoir pour mes enfants et les siens. Le prophète Jérémie nous décrit au Livre III –Verset 14 à 18 ce que sera ce moment :
« Revenez, enfants rebelles, dit l’Éternel, car je veux, moi, contracter une union avec vous. Je vous prendrai un par ville, deux par famille et je vous amènerai à Sion. Je vous donnerai les prêtres selon mon cœur, qui vous conduiront avec sagesse et discernement. Alors quand vous serez devenus, à cette époque, nombreux et prospères dans le pays, déclare l’Éternel, on ne dira plus : “Arche de l’alliance du Seigneur”, la pensée n’en reviendra plus à l’esprit, on n’en rappellera plus le souvenir, ni on n’en remarquera l’absence : on n’en fera plus d’autre. En ces temps on appellera Jérusalem : “Trône de l’Éternel”. Tous les peuples s’assembleront là, à Jérusalem, en l’honneur de l’Éternel, et ils cesseront de suivre les mauvais penchants de leurs cœurs. à cette époque, la Maison de Yehuda ira se joindre à la Maison d’Israël et ensemble elles reviendront du pays du Nord au pays que j’ai donné comme héritage à vos ancêtres. »

Michaël Bar-Zvi, Les provinciales (lettre) n°62, mars 2002, repris dans M. Bar-Zvi, Israël et la France, l’alliance égarée, Les provinciales, 2014. 

 

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