Le bien commun questionne Les provinciales : «nationalisme, sionisme, catholicisme, notre tradition considérée comme vivante. »

Votre maison d’édition [Les provinciales] est une des seules à éditer encore Pierre Boutang. Comment expliquer que cet auteur soit aujourd’hui si méconnu ?

Dans un papier (1) laissé après sa mort, le philosophe israélien Michaël Bar-Zvi, qui fut l’élève le plus fidèle, pose cette question : « Est-il un autre Heidegger ? Ou bien un philosophe dont le nom disparaîtra avec ses derniers disciples ? » Certes l’écriture de Pierre Boutang est assez difficile, mais on a bien trouvé des ressources pour lire Heidegger, qui est loin d’être au-dessus de tout soupçon, ou des auteurs français moins consistants, dont Pierre Boutang justement a réglé le compte (2). Il suffirait d’inscrire Boutang au programme des universités et des éditeurs professionnels pour que les nouvelles générations qui cherchent une nourriture et un horizon pour notre pays s’en emparent et lui consacrent le temps d’étude dont notre culture a besoin. Le reste suivrait.
Pendant les dix premières années après sa mort (3), je ne dis pas, notre héritage intellectuel était tellement bouleversé qu’il a fallu du temps pour retrouver le lien avec les situations que nous vivons : il fallait qu’échouent, après le communisme, l’européisme et l’arabisme. À cette époque Boutang ne disparaissait d’aucun de nos textes, mais je reconnais qu’il a fallu dix ans pour réellement pouvoir rééditer ses livres, c’est-à-dire s’adresser au public en général et obtenir des jugements décisifs dans la presse, parce que c’était le moment. Auparavant des raisons politiques faisaient obstacle : sa critique de ladémocratie, son nationalisme et une réputation bien commode (pour le disqualifier) d’(ex-)antisémite. Pourtant sa fidélité à Maurras avait été assez puissamment critique (4) pour que l’on puisse considérer aujourd’hui qu’à l’instar de Bernanos (5), c’est cette critique au nom du christianisme et d’Israël qui constitue le nouvel obstacle tandis que Maurras revient à la mode… Ainsi ces raisons-là demeurent : le nationalisme, le sionisme et le catholicisme, en fait notre tradition considérée comme vivante.
Je pense qu’il y a largement de quoi se mettre à la lecture de Boutang et que c’est même une urgence nationale vitale. Quel autre choix a-t-on pour la deuxième moitié du XXe siècle ? Mais ses disciples eux- mêmes n’ont pas toujours joué le jeu.

Et nous sommes heureux que nos colonnes puissent alerter sur l’urgence de cette lecture ! Dans la lettre que Maurras écrivit à Boutang, et qui le décida à rédiger ce livre, il présente La Fontaine comme « notre Homère français ». En quoi l’analogie est-elle pertinente ? En quoi les Fables sont-elles essentielles à notre culture ?

C’est Sainte-Beuve qui a dit : « C’est notre Homère, à nous autresFrançais qui avons perdu la bataille épique ».
Ce qu’il y a de particulièrement réjouissant dans La Fontaine politique, c’est cette idée que « la langue des dieux », le langage noble de la poésie dont le rythme persuade le sens et la raison, ce souffle de la parole qui nous instruit de la mémoire et de la sagesse des hommes, de leurs épreuves et de leurs victoires, ne peut être engloutie, qu’elle ne peut disparaître : les défaites, le prosaïsme, les bureaucraties, les idéologies, les entreprises d’asservissement et d’uniformisation des peuples, le langage inconsistant ou contraignant dans lequel nous sommes plongés continuellement l’étouffent, s’emploient à l’étouffer, mais ne la détruisent pas ; le cœur peut en être distrait, la mémoire de ce qu’il y a d’héroïque dans le passé demeure à sa portée, car cette langue le transporte. Voilà pourquoi La Fontaine est notre Homère. C’est la langue de La Fontaine qui s’est imposée à notre histoire et même au sein d’un pouvoir réfractaire à son souvenir. Elle reste le socle d’une existence nationale possible et de sa transmission. Il se trouve que La Fontaine, sans renier son ambition, a décrit les puissances et les savoirs de son temps et permet à notre langue de subsister « dans son intégrité », comme dit Boutang, avec la force et la grâce du Grand siècle – donc à ce peuple de se projeter dans l’avenir, au-delà des vents de la guerre et des révolutions, avec « Le chêne et le roseau ». Certes on ne peut exactement comparer un pays de longue date comme le nôtre et son histoire tortueuse, avec la Grèce archaïque et classique, mais c’est cette langue qui nous a fait tenir, qui fait tenir le pays. Ce n’est pas La Fontaine seul, c’est Boutang lisant La Fontaine et le remettant au cœur des préoccupations de maintenant. Le poème souffle le désir de les imiter. C’est ce qu’il appelait (d’après Vico) « la persistance du langage poétique, ou la transcendance héroïque au cœur des âges humains de la prose et des sèches combinaisons (6). »

Oui, « la seule réelle force politique sera désormais […] la perfection d’une langue », écrit-il… Et le « pouvoir de la fable » vient de ce qu’elle montre plus qu’elle n’enseigne. Peut-on dire, à ce titre, que celivre est fondamentalement une critique d’un certain rationalisme cartésien, et de la technique moderne qui en découle ? Que Boutang ouvreici la voie de ce que l’on appelleaujourd’hui l’écologie intégrale ?

Bien sûr… mais l’écologie intégrale comme vous dites, n’est pas une nouveauté : elle est inhérente au christianisme et à la philosophie de saint Thomas. Nous ne sommes que les (mauvais) intendants de la création. En 1977, depuis sa chaire de métaphysique à la Sorbonne, Pierre Boutang annonçait : « Tous reconnaissent la dette, longtemps don gratuit d’une technique généreuse et prestigieuse, mais qui, se retournant comme il était prévisible, devient exigence etprélèvement du tribut. Quel tribut ? L’héritage et la propriété de l’homme ancien, ce qui semblait inaliénable, les sentiments baroques que l’on doit sacrifier à la technique en pleine gloire ; en ces points de passage obligés dont je parlais, plus de débat possible ; ailleurs et dans l’entre-temps prenez vos petits divertissements écologiques, chantez et manifestez ; mais en ces points sacrés, vous paierez le tribut au souverain qui ne dit pas son nom ; pas en richesse : ce souverain-là ne veut pas votre argent, ni votre force de travail, de plus en plus accessoire ; il veut vous dépouiller de votre folle idée de l’honneur et de la liberté. Le tribut, c’est votre âme. C’est votre regard de libre soupçon (7). »
Ce que l’on appelle soumission. En revanche, si l’idée de prolonger le « politique d’abord » et le nationalisme intégral vous convient, il ne faut pas s’arrêter au principe monarchique garant de l’existence nationale et de ses libertés, mais aller à l’origine de la royauté davidique de l’homme et de l’idée même de nation en Europe : l’existence d’Israël et la manière dont les peuples chrétiens se sont greffés dessus. Ce que l’on n’a pas assez pris au sérieux jusqu’ici en Europe et qui va éclater de plus en plus dans l’avenir comme horizon principal dont tout le reste découle, c’est la nouvelle alliance entre Juifs et chrétiens dont Boutang a dessiné le contour (8) avec cette alternative : la condition commune des Juifs et des chrétiens privés de souveraineté (ce que Bat Ye’or a appelé dhimmitude (9)) ou le sionisme intégral.
Voilà notre cause commune face aux deux mondialismes qui nous prennent en tenaille, l’islamisme et le post-modernisme fanatique (écologiste ou non), qui sont deux négationismes historiques visant à la déjudaïsation de l’Europe, du christianisme et même de la Palestine, par le rejet radical de l’héritage historique démystifiant de la Révélation et la destruction de l’exception nationale juive. Comme Boutang l’a rappelé, c’est sur le modèle de l’ancien-neuf pays Israël que l’Europe a été façonnée et qu’elle pourra survivre, c’est ainsiqu’elle a bâti dans l’histoire la grande nouveauté menacée des nations, et qu’une résistance du sang et de l’esprit à la brutalité inhumaine des empires reste possible – contre le maximum de technique allié à une sorte de paganisme (ou multiculturalisme) démocratique. Le dernier chapitre de La Fontaine politique s’appelle « Terre promise » : c’est dans cette bataille-là que Boutang apporte beaucoup de ressources.

Olivier Véron interrogé par Le bien commun n°5, mars 2019.

 Pour aller plus loin : Michaël Bar-Zvi, Pour une politique de la transmission, réflexions sur la question sioniste, Les provinciales, 2016.

(1) daté du 15 janvier 2009.
(2) cf. Apocalypse du désir [1979], Cerf, 2009. 3 1998
(4) Maurras, la destinée et l’œuvre [1984], La Différence, 1993.
(5) voir le travail de Sébastien Lapaque.
(6) Pierre Boutang, Reprendre le pouvoir, Les provinciales, [1977] 2016.
(7) idem.
(8) Pierre Boutang, La guerre de six jours, Les provinciales, 2010.
(9) Cf. Bat Ye’or, Autobiographie politique, de la découverte du dhimmi à Eurabia, Les provinciales, 2018.