Les provinciales sont une petite maison spécialisée dans la publication d’essais philosophico-politiques : « l’histoire tout entière comme si elle était vécue et soufferte personnellement ». D’abord publication épisodique entraînée par la grande aventure de Pascal et Péguy, puis collection d’essais intempestifs, Les provinciales interrogent les événements à partir de l’héritage d’Israël et ses liens avec l’avenir de notre pays. Leur implication dans le théâtre est liée à l’incarnation de la parole dans les rois et les peuples : les grandes œuvres historiques, le théâtre de Shakespeare, étaient-ils « politiques » – ou n’est-ce pas plutôt toute la métaphysique qui se trouve en fait pétrie d’histoire ?

Notre lettre philosophico-politique s’est efforcée d’interroger les événements à partir de l’histoire ancienne et moderne d’Israël. Quoique un peu confidentielle, cette publication imprimée (huit ou douze pages de textes fixés dans l’indétermination du temps) a permis d’occuper des positions difficiles à faire entendre en France, mais sans lesquelles l’avenir de notre pays, et même notre civilisation, ne doivent même pas être envisagés.

Nous nous sommes efforcés de souligner la communauté d’histoire et les valeurs communes qui doivent fonder ce que Michaël Bar-Zvi appelle « la nouvelle alliance » entre Juifs et chrétiens, pour peu que ceux-ci reconnaissent pleinement la dépendance réciproque dans laquelle ils se trouvent plus que jamais pour exister.

Nous rappelons le fonds littéraire, spirituel et philosophique qui soutend cette orientation, en veillant à tenir à distance les idéologies interprétatives qui entravent les forces de la mémoire et de la raison. La prise en compte du défi islamique aurait dû projeter le souci d’Israël au cœur des préoccupations de notre temps, mais la reconquête du domaine politique passe par l’affirmation – difficile aujourd’hui en Europe – de la nation comme territoire naturel et nécessaire de celui-ci.

Nous avons donc apporté un soutien énergique à l’État d’Israël au moment des opérations militaires qui émeuvent exagérément le public français, et insisté sur la portée symbolique de sa défense des intérêts vitaux. Sur le plan international, tout en prônant « une véritable riposte théologique » (Fabrice Hadjadj) aux attentats du onze septembre, nous avons soutenu une réaction géopolitique vigoureuse. Le souci d’Israël éclaire crûment l’histoire et le destin de notre pays, avant-garde déroutée de l’Europe : le débat sur l’entrée de la Turquie ou la ratification du traité constitutionnel européen, la mollesse des réponses à l’islam radical, ou leur ambiguïté face au projet nucléaire iranien – les conséquences politiques des attentats de Madrid, de Londres ou de Paris – l’ont montré pas à pas.

 

« L’homme européen ne se trouve pas éminemment en Europe, ou n’y est pas éveillé. Il est, paradoxe et scandale, en Israël ; c’est en Israël que l’Europe profonde sera battue, “tournée”, ou gardera, avec son honneur, le droit à durer ». Pierre Boutang, 1er juin 1967.

 

En un temps où beaucoup d’intellectuels et politiques français donnaient le pire d’eux-même depuis cinquante ans, notre publication a eu l’honneur de ne pas lâcher sa position et d’accompagner la prise de conscience par la communauté juive française des dangers des abstractions révolutionnaires qui lui ont déjà coûté si cher ainsi qu’à notre pays. Deux mots par lesquels commençait le livre de Shmuel Trigano sur L’Ébranlement d’Israël (Seuil, 2002) signalèrent ce saisissement : « Politique d’abord ! ».

Pour étayer cette ligne par des travaux approfondis, nous éditons aussi des livres diffusés en librairie. Petits textes décisifs ou véritables sommes, ils tranchent par leur caractère à la fois méthodique et passionné, comme le suggèrent les couvertures pénétrantes et lumineuses composées à l’encre de Chine par Gérard Breuil. Ils rappellent, ils éclairent ou ils creusent non pas une « identité », concept immobile, mais notre vocation, cet appel du destin lancé à travers la nation tout entière, dans le souci d’un dépôt historique et intellectuel précieux qu’il faut faire fructifier.

Exigeante quête de vérité ne refusant rien des responsabilités politiques, mais au sens de ce mot merveilleux qui vibrait au temps du roi Henri IV, contre les arguties meurtrières des doctrinaires de guerre civile : le « parti des Politiques » donc, le contraire de « la politique des partis ». La noblesse et la réalité du pouvoir ne se réduit pas à ces attitudes collectives faussement rassurantes qui consacrent la tyrannie du spectacle – la « théâtrocratie » comme disait Pierre Boutang, une expression inventée par Platon bien avant Guy Debord.

 

« Les choses allaient trop vite pour qu’on pût les ressaisir sur place. Tout ce qu’on envisageait prenait aussitôt le caractère de l’irréalité (…) Tous montraient du calme et de la dignité. Mais il était clair que, dans le décor où les installait l’usage, ils n’étaient plus que des figurants » (De Gaulle, « La Chute »).

 

C’est contre ce spectacle-là qu’il faut faire notre théâtre [1], exister, rassembler, relier et durer, ramener un peu de religieux dans le politique et vice versa – établir ce que Péguy appelait de ce beau nom : « une amitié », techniquement ce que Péguy appelait une amitié.

 

Olivier Véron, Les provinciales.

 

[1] C’est dans ce registre que la production dramatique (édition et représentation publique) acquiert son importance. L’apport du théâtre est très riche, le texte ne reste pas seul, il sous-tend le travail des acteurs mais il s’efface devant leur voix. Le théâtre est une école précieuse ; il implique l’existence d’une société vraie ; il ne s’arrête pas avec la dernière ligne imprimée ; il permet de toucher le public directement. Un théâtre de la chair et du verbe, « ce que j’avais tant aimé chez Claudel jeune : la foi, la violence et ce style incomparable ; la forme qui colle à l’idée, se modèle sur le sentiment… ». Un théâtre de l’histoire et de la passion.

 

avec Fabrice Hadjadj, Massacre des innocents
avec Jean-Louis Bachelet, La vie d’une déportée à Ravensbrück
avec Charlotte Delbo, Ceux qui avaient choisi
avec Joshua Sobol, Instant de vérité

avec Gérard Breuil.

« La position de combat nationale et continue qui détermine toute œuvre. » Kafka.