Depuis septembre 2000 (début de la deuxième « Intifada ») notre lettre philosophico-politique s’efforce d’interroger les événements à partir des relations entre Juifs et chrétiens. Quoique un peu confidentielle, cette publication (huit ou douze pages soigneusement imprimées de textes fixés dans l’indétermination du temps) a néanmoins permis d’occuper des positions difficiles à faire entendre en France, mais sans lesquelles l’avenir de notre pays, et même notre civilisation, ne doivent même pas être envisagés. Elle nous permet aussi de toucher peu à peu et d’impliquer des personnalités marquantes.
Sans ignorer les différends théologiques et les blessures toujours présentes à la mémoire, nous nous sommes efforcés de souligner la communauté d’histoire et les valeurs communes qui doivent fonder ce que Michaël Bar-Zvi appelle « la nouvelle alliance » entre Juifs et chrétiens, pour peu que ceux-ci reconnaissent enfin pleinement la dépendance réciproque dans laquelle ils se trouvent plus que jamais pour exister.
À travers nos publications nous rappelons le fonds littéraire, spirituel et philosophique qui soutend cette orientation, en veillant à tenir à distance les idéologies interprétatives utilisées pour museler ou affaiblir les forces de la mémoire et de la raison. La prise en compte du défi islamique aurait dû projeter le souci d’Israël au cœur des préoccupations de l’Occident, or la reconquête du domaine politique passe aussi par l’affirmation – difficile aujourd’hui en Europe – de la nation comme territoire naturel et nécessaire de celui-ci.
Nous avons donc apporté un soutien énergique à l’État d’Israël au moment des opérations militaires qui émeuvent exagérément le public français, et insisté sur la portée symbolique de sa défense des intérêts vitaux. Sur le plan international, tout en prônant « une véritable riposte théologique » (Fabrice Hadjadj) aux attentats du onze septembre, nous avons soutenu une réaction géopolitique vigoureuse – parce que bien plus que les raisons présentées pour faire la guerre aujourd’hui, les raisons de s’en détourner s’avèrent souvent mauvaises et périlleuses. Le souci d’Israël éclaire crûment l’histoire et le destin de notre pays, avant-garde déroutée de l’Europe : le débat sur l’entrée de la Turquie ou la ratification du traité constitutionnel européen, la mollesse des réponses à l’islam radical, ou leur ambiguïté face au projet nucléaire iranien – les conséquences politiques des attentats de Madrid – l’ont montré pas à pas.
En un temps où beaucoup d’intellectuels et politiques français donnaient le pire d’eux-même depuis cinquante ans, notre publication a eu l’honneur de ne pas lâcher sa position et d’accompagner ainsi la prise de conscience par la communauté juive française – sur le plan philosophique et politique – des dangers des abstractions révolutionnaires qui lui ont déjà coûté si cher ainsi qu’à notre pays. Deux mots par lesquels commençait le livre de Shmuel Trigano sur L’Ébranlement d’Israël (Seuil, 2002) signalèrent ce saisissement : « Politique d’abord ! ».
C’est ainsi que notre publication, mois après mois, entretient des relations avec la presse et le milieu intellectuel français, mais elle ne peut trouver sa pleine dimension qu’en renvoyant à des travaux approfondis que nous éditons sous forme de livres diffusés en librairie (diffusion Cerf, Les Belles Lettres, ou Actes Sud, selon les titres) – et désormais aussi par internet.
Ces livres tranchent par leur caractère à la fois méthodique et passionné, comme le suggèrent les couvertures pénétrantes et lumineuses composées à l’encre de Chine par Gérard Breuil. Prolongeant la ligne tracée par les titres déjà publiés, la dizaine d’ouvrages actuellement en préparation (petits textes décisifs ou véritables sommes offertes à notre pays par la passion de leurs auteurs pour son histoire, pour notre langue et pour la vérité) garde l’ambition d’aborder les aspects théologico-philosophiques et historico-politiques des événements actuels à partir de ce fonds commun aux Juifs et aux « chrétiens ». Ce n’est pas une « identité » française, européenne, occidentale, juive ou chrétienne, qui nous importe, mais notre vocation, cet appel du destin lancé à la nation tout entière et qu’il s’agit, avec le souci d’un dépôt historique et intellectuel précieux, de tirer au clair : « l’histoire tout entière, comme si elle était vécue et soufferte personnellement ».
Cela fonde une exigeante quête de vérité qui ne refuse en rien les responsabiltés politiques d’aujourd’hui, mais au sens de ce mot merveilleux qui vibrait déjà au temps du roi Henri IV, sur fond de guerre civile, et des arguties meurtrières des doctrinaires : le parti des « politiques » donc, le contraire de « la politique des partis ». Celle-ci en se réduisant à la mécanique du pouvoir toujours tentée de calculer sa chance se réfugie dans ces attitudes collectives et faussement rassurantes que consacrent la tyrannie du spectacle – la « théâtrocratie » comme disait Pierre Boutang, une expression inventée par Platon bien avant Guy Debord.
« Les choses allaient trop vite pour qu’on pût les ressaisir sur place. Tout ce qu’on envisageait prenait aussitôt le caractère de l’irréalité (…) Tous montraient du calme et de la dignité. Mais il était clair que, dans le décor où les installait l’usage, ils n’étaient plus que des figurants » (De Gaulle, « La Chute »).
C’est contre ce spectacle-là qu’il faut faire notre théâtre, ramener un peu de religieux dans le politique pour la sticte intelligence de celui-ci et vice versa : la fabrication et la diffusion de la revue, des livres, les rencontres, les conférences auxquels ils donnent lieu doivent être l’occasion d’établir peu à peu toutes sortes de liens, non pas un « réseau » comme on dit aujourd’hui en savourant partout la dissimulation – car nous aimons la franchise – mais plutôt ce que Péguy appelait de ce beau nom : « une amitié », techniquement ce que Péguy appelait une amitié.
C’est dans ce registre que le développement de notre production dramatique (édition et représentation publique) acquiert son importance. L’apport du théâtre est très riche, le texte sous-tend le travail des acteurs mais il s’efface devant leur voix. Le théâtre est une école précieuse, implique l’existence d’une société vraie qui ne s’arrête pas avec la dernière ligne imprimée ou après la fin de la messe le dimanche, et qui permet de toucher le public directement. Un théâtre de la chair et du verbe, « ce que j’avais tant aimé chez Claudel jeune : la foi, la violence et ce style incomparable ; la forme qui colle à l’idée, se modèle sur le sentiment… » (Marie-Claire Boutang.) Un théâtre de l’histoire et de la passion.
L’orientation dramatique de notre production est donc liée à l’incarnation de la parole publique dans des rois et des peuples. Les grandes œuvres historiques, le théâtre de Shakespeare, étaient-ils « politiques » – ou n’est-ce pas plutôt toute la métaphysique qui se trouve en fait pétrie d’histoire ?
Olivier Véron
Mentions légales :
Le site www.lesprovinciales.fr est édité par la
sarl Les provinciales,
F-38510 Saint-Victor-de-Morestel (près de Brangues)
SIRET 37750585400028
responsable de la publication, gérant : O. Véron.
