Correspondance 1962-1974
par Ernst Jünger & Joseph Wulf
192 pages, 20 €
Cette correspondance propose une découverte inattendue au lecteur français qui s’intéresse à Ernst Jünger, mais plus généralement à la situation des écrivains sous les régimes totalitaires. Par-delà leurs divergences évidentes, il s’agit d’une rencontre entre deux francs-tireurs refusant de s’intégrer aux schémas banalisés de leur époque. Ces oppositions animent leur dialogue, avec un souci clair chez Joseph Wulf de pousser Jünger dans ses retranchements, et chez Jünger un refus d’envenimer les choses qui désamorce ce que la controverse pourrait avoir de brutal. Son attitude devant la vie a toujours été une attitude d’indépendance existentielle. Wulf, pour sa part, n’est pas une victime passive des crimes nazis, mais un partisan qui s’est battu les armes à la main. Il admire le courage de Jünger, son refus intransigeant d’entrer à l’« Académie allemande des écrivains » sous influence nazie. Il est naturellement très attentif à toutes ses manifestations d’hostilité à l’antisémitisme nazi, mais il ignore pourtant l’émouvant témoignage d’un médecin juif, Georges Sée, fort surpris d’avoir été salué pendant la guerre, à Paris, par cet officier allemand en uniforme: « J’ai toujours salué l’étoile ! »
L’intransigeante honnêteté de Wulf se manifeste dans un passionnant échange sur la difficulté à sauvegarder son intégrité intellectuelle lorsqu’on est soi-même une victime de l’histoire. En tant qu’historien, Wulf revendique une objectivité qu’il se garde de confondre avec la neutralité : « Je m’évertue de toutes mes forces à l’objectivité, bien que – je vous l’accorde – dans les premières années d’après-guerre, après mes deux années passées à Auschwitz et après que toute ma famille a été gazée, cette objectivité n’ait pas été si facile. Ce fut une très pénible lutte. […] Et encore aujourd’hui, je continue toujours à me contrôler à cet égard. Si je ne croyais pas à l’objectivité de ma position, je tiendrais mes écrits pour indignes. À vrai dire, toutefois, je ne suis jamais neutre. En ces matières, je tiens également la neutralité pour indigne. » Jünger se juge bien incapable de maintenir une telle distance : « Après de pareilles expériences, je ne serais probablement pas capable d’une telle objectivité. » Leur amitié repose donc fondamentalement sur une entente personnelle due à une double admiration.
Cette correspondance aussi riche humainement qu’intellectuellement va donc éclairer des aspects de Jünger inconnus en France et contribuer à révéler aux lecteurs la forte personnalité de Joseph Wulf.
On ne peut que déplorer la brièveté de cette amitié : alors que Wulf avait jusque-là imperturbablement supporté les épreuves, l’invasion allemande, la dure vie de partisan, l’internement à Auschwitz, les multiples attaques de ses adversaires, cette fois la mort de sa femme Jenta, emportée par un cancer en août 1973, détruit un ressort vital. Un an plus tard, le 10 octobre 1974, il met fin à ses jours.
L’ouvrage a été publié en 2019 aux éditions Klostermann par deux universitaires, A. Keith et D. Schöttker, qui ont rédigé introduction, postface et notes fouillées.
Julien Hervier, à l’origine de cette publication en français, est l’un des principaux traducteurs proches de Jünger ; auteur de la biographie de Ernst Jünger. Dans les tempêtes du siècle, Fayard, 2014, il a initié et dirigé l’édition des deux volumes des Journaux de guerre de Jünger dans la bibliothèque de « la Pléiade ».
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« La croisée des chemins ne se situait pas à l’époque entre la droite et la gauche, n’était pas une question de radicalité ou de conservatisme, mais uniquement un problème de caractère… »
Joseph Wulf.


