L’Europe que l’on dit couramment « sécularisée » ou « post-chrétienne » ne rencontre aujourd’hui la religion, comme objet d’intérêt public, que sous la forme avantageusement exotique de l’islam. On se demande comment et d’abord si l’on doit appliquer à cette religion nouvellement installée le tranchoir de la laïcité, que la IIIe République avait manié avec assurance pour circonscrire rigoureusement la part prise par l’Église catholique dans l’orientation de la vie du peuple français. En tout cas, la fixation sur l’idée de laïcité, comprise comme séparation stricte du politique et du religieux, a contribué à rétrécir notre perception du facteur religieux dans la vie des sociétés européennes, y compris et d’abord en France. À quoi s’ajoute l’infatigable zèle de la sociologie religieuse pour vérifier que la déchristianisation suit bien son cours et que l’Église catholique va bientôt connaître le sort que lui souhaitait Voltaire.
Les catholiques eux-mêmes, admettons-le, contribuent à ce triste effacement : absorbés par leurs divisions intérieures, ils semblent incapables de s’adresser au reste du corps civique ou d’éveiller l’attention de celui-ci. Ils ne peuvent cependant échapper entièrement à l’obligation de se définir – de définir ce qu’est l’Église catholique comme forme collective et société spirituelle. Or, sur ce point, ils sont pris dans une tenaille inattendue. L’« ouverture de l’Église au monde » a produit des conséquences divergentes, ou même opposées. D’une part, selon une tendance puissante, y compris ou spécialement dans sa hiérarchie, l’Église a laissé s’estomper son caractère propre, jusqu’à paraître vouloir se fondre dans un universalisme sans rivage, une sorte de « religion de l’humanité ». D’autre part, à la suite de la déclaration conciliaire Nostra Ætate en 1965 et plus encore après le discours de Jean-Paul II devant les représentants de la communauté juive de Mayence en 1980, l’Église s’est résolument tournée vers sa « racine juive », en s’efforçant d’ôter de sa pensée et de sa parole tout ce qui relevait d’une « théologie de la substitution » selon laquelle, après le refus des Juifs de reconnaître en Jésus le Messie, l’Église aurait, par elle-même et à elle seule, constitué le « vrai Israël ». Théologiens, exégètes et historiens ont eu à cœur de porter au jour la « part juive » de l’histoire et de l’expérience chrétiennes. Cette direction de pensée, certes plus judicieuse et salutaire que la précédente, est exposée aussi à se laisser emporter, jusqu’au point où cette part juive prendrait une telle place qu’il deviendrait difficile de discerner ce qui reste de la part chrétienne du christianisme.
Cette tendance, avec l’emportement dont je parle, est aujourd’hui représentée avec une vigueur et une passion impressionnantes, et parfois troublantes, par un auteur qui est aussi un éditeur1, Olivier Véron. Celui-ci non seulement ignore l’art de flatter, mais donne à ses idées l’expression la plus choquante possible, de manière, dirait-on, à être sûr que son lecteur le mieux disposé soit forcé de l’abandonner à sa solitude héroïque. Je voudrais ici discuter un ouvrage récent d’Olivier Véron, exemplaire de cette disposition.
Une « politique des sentiments »
Intitulé Ceci est mon sang, le livre s’ouvre sur une proposition qui reprend et résume quelques oracles théologiques de Léon Bloy : « C’est du sang juif qui se trouve sur l’autel. » Tout l’essai vise à étayer le sens littéral qu’il donne à cette thèse, de manière à enraciner l’Église catholique non pas seulement dans l’Alliance judaïque mais dans la matérialité et la naturalité de l’être juif. Au lieu que les chrétiens soient reliés et unis aux Juifs par l’unité du dessein divin, l’auteur les rattache aussi et d’abord à la « terre » des Juifs comme « support de toute promesse de rédemption ».
Citant l’encyclique Mit brennender Sorge de mars 1937, et tout en adhérant bien sûr à son rejet sans équivoque du « culte idolâtre nazi », Olivier Véron est réticent à suivre Pie XI dans sa répudiation de toute « religion nationale » circonscrite par les « frontières d’un seul peuple ». Il semble bien voir dans une telle « nation » non seulement le « paradigme authentique » du vrai Israël, ce qui est déjà contestable, mais aussi « la source et la raison du christianisme lui-même », car, poursuit-il, « d’où viendrait la fraternité universelle sinon de l’extension des liens du sang2 ? ».
Les pages précédant cette question font le procès d’une forme de vie proprement chrétienne, en tout cas catholique, à savoir le célibat ecclésiastique, au nom des bontés et vertus des familles naturelles et de l’amour humain. Cette critique, à laquelle d’ailleurs la plupart de nos contemporains, catholiques compris, adhéreraient, est moins attendue de la part d’un catholique désireux de recouvrer la forme authentique de son Église, et qui ici pourtant fait valoir l’universalité de l’expérience humaine commune contre la discipline spéciale de l’Église catholique : « La perspective et la puissance du deuil confèrent aux moindres joies familiales une dignité sacerdotale et une portée ontologique et politique, qui fondent la prééminence de cette réalité, puisque tout le monde la ressent3. »
On est d’abord tenté de dire qu’en invoquant l’universalité de la famille naturelle contre la particularité du célibat chrétien, Olivier Véron ne fait que reprendre l’argument rationaliste ou naturaliste qui a depuis longtemps conquis l’opinion commune. Or il donne bien vite à cet argument une inflexion toute particulière. Ici il faut le citer un peu longuement :
C’est la fidélité à la grâce banalement accessible, mais incessible, des sentiments familiaux, cette « politique des sentiments », qui a conduit les organisations israéliennes des familles endeuillées à pousser l’« Israël de Netanyahu » à la réalisation complète des objectifs de guerre : ceci est mon sang. Ce n’est pas seulement par le sang des prophètes mais d’abord par le sang de nos proches que nous tenons au monde d’hier, et c’est par lui que nous nous soucions aussi du monde de demain. On ne les touchera pas. Nous avons cette charge immense et sacrée, car elle nous a été confiée par la plus haute autorité et ceux qui auraient à se substituer à nous par accident à cet égard devraient bien respecter la qualité surnaturelle de cette charge, spirituelle et charnelle. L’amour humain a été institué en nous afin que nous ayons une idée de Dieu. L’Incarnation aussi4.
Cette « politique des sentiments » est en elle-même digne de respect ; c’est celle du père et du citoyen dévoué à sa famille et à sa cité, mais quelle place reste à la grâce chrétienne et à la divinité du Christ quand l’Incarnation et l’Eucharistie sont ainsi désignées : « Le Verbe s’est fait juif 5» et « C’est toujours du sang juif qui se trouve sur l’autel6 » ? Le lien souligné entre l’Église et le peuple juif, celui-ci compris en termes emphatiquement naturels, entraîne en tout cas une naturalisation agressive de la religion chrétienne et sans doute aussi du judaïsme lui-même.
Suffirait-il qu’on se souvienne ?
De fait, Olivier Véron traite rapidement et assez dédaigneusement de la transformation du judaïsme, après la destruction du second Temple, en « religion non sacrificielle » par les Sages de Yavné, ceux-ci liant la vie juive dans le « réseau serré de la Loi », installant au bout du compte une « religion de l’absence de Dieu », pour assurer la « survie identitaire du peuple à un moment de crise »7, l’institution du Seder de Pessah se substituant au sacrifice dans le Temple. En revanche, quoiqu’il cite amplement Joseph Ratzinger sur le passage, si difficile à cerner avec exactitude, de la liturgie juive à la liturgie chrétienne, il tient à affirmer la continuité pour ainsi dire directe entre le rituel juif de la Pâque et la Cène chrétienne, cette dernière se ramenant à une signification surajoutée ou superposée au rituel juif :
Le rituel juif de la Pâque n’est donc nullement « aboli » par cette signification surajoutée. Et ce ne sont pas les chrétiens, ce sont les Romains païens qui ont mis un terme au rituel du Temple, en détruisant celui-ci ainsi que la liberté de culte d’Israël sur la terre de promission. La signification nouvelle lui est superposée et n’efface pas le rituel pascal juif mais organise au contraire sa conservation sous une forme définitive, non sanglante, et réalise de fait son accomplissement : le Seigneur, dont aucun os n’a été brisé ni brûlé, prend la place de l’agneau pascal et il suffirait que les Juifs se souviennent de Yeshouah pendant leur propre rite pascal pour se trouver pleinement et naturellement intégrés dans la Nouvelle Alliance sans renoncer à leur judaïté ; d’une manière ou d’une autre, c’est peut-être ce qu’ils sont en train de faire8.
Comment comprendre « ce qu’ils sont en train de faire » ? Quelques pages plus loin, nous lisons :
C’est en train de se faire car pour chaque soldat qui est au front il y a cent hommes qui travaillent à l’arrière, suspendus à son souffle : à l’arrière où se trouvent les grandes jarres d’eau en vue des ablutions. (…) Ce qui constitue la prière quotidienne de Tsahal et du nationalisme juif, c’est l’attention, « la prière naturelle de l’âme », avec cent cinquante psaumes récités en hébreu9.
Les « grandes jarres d’eau en vue des ablutions » évoquent évidemment le miracle de Cana, le premier mentionné par l’évangile de Jean, mais le Maître n’est pas là. Olivier Véron est bien avisé d’évoquer les Psaumes, prière commune des Juifs et des chrétiens. C’est cette prière, plus que tout autre élément, qui justifie la proposition de Pascal selon laquelle « les vrais Juifs et les vrais chrétiens n’ont qu’une même religion10 ». Or cette prière commune, cette même religionn’ont pas empêché l’implacable séparation dont on s’efforce aujourd’hui de comprendre impartialement les causes, et si possible même de les surmonter. Si je le comprends bien, pour Olivier Véron, il suffirait que chrétiens et Juifs se souviennent – que les chrétiens se souviennent que le repas du Seigneur n’est qu’une signification superposée ou surajoutée au sacrifice du Temple, et que les Juifs « se souviennent de Yeshouah pendant leur propre rite pascal ».
Je ne reproche pas à l’auteur l’ardente sympathie dont il témoigne constamment pour Israël, comme peuple et comme État. Dans les circonstances présentes, je serais plutôt porté à saluer son courage. Je crains cependant qu’il se laisse ici emporter au-delà de ce qu’exige une amitié sincère et vigilante pour le peuple juif à nouveau aujourd’hui menacé. Je crains en particulier qu’il ne parvienne pas à aider les chrétiens à penser « l’identité et la différence » de leur religion par rapport au judaïsme, une fois abandonnée la théologie de la substitution.
Dans ce livre du moins, Olivier Véron me semble céder à une sorte d’envie amoureuse, à un vertige d’identification à Israël dans toute sa réalité humaine et naturelle, jusqu’à réécrire les termes de l’annonce et de la liturgie chrétiennes en soutenant que « le Verbe s’est fait juif » (souligné par l’auteur) et que « c’est toujours du sang juif qui se trouve sur l’autel ». Je ne crois pas que l’amitié du citoyen français et la charité du chrétien à l’égard du peuple juif et d’Israël exigent cette réécriture.
Pierre Manent, Commentaire n°194, été 2026
Notes et références
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Olivier Véron a fondé et dirige Les Provinciales, éditions portées par un sentiment très vif de « l’importance d’Israël dans le mouvement de l’histoire », particulièrement de l’histoire de France. Parmi les auteurs publiés dans la collection « Israël et la France », Pierre Boutang, Paul Claudel, Michaël Bar-Zvi et Pierre-André Taguieff.
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Ibid., p. 83.
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Ibid., p. 84.
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Ibid., p. 89, souligné par l’auteur.
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Ibid., p. 97.
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Ibid., p. 93-94-95.
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Ibid., p. 103, souligné par l’auteur.
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Ibid., p. 119, souligné par l’auteur.
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Bl. Pascal, Pensées (1670), Le Guern 423.
