Cela fait des milliers d’années que des rabbins ou assimilés lisent la Bible et en tirent des interprétations qui se complètent ou se contredisent. Ne serait-ce qu’à cause de la barrière de la langue, il est difficile d’avoir une idée de ce trésor de pensée sur lequel s’est greffé le christianisme, c’est-à-dire l’essentiel de notre culture occidentale… Mais l’ignorer est se condamner à renouveler bien des erreurs de compréhension du monde, voire à commettre de graves fautes morales. C’est aussi se priver du plaisir de voir les choses sous un angle nouveau, de cultiver le paradoxe qui, au plus bas niveau, est le fonds du fameux humour juif, mais au plus haut, est la manière divine de faire entendre Sa Parole….
Le professeur Shmuel Trigano a ouvert des générations d’étudiants aux mécanismes de la pensée juive, en faisant toujours le lien avec les questions les plus actuelles. C’est un échantillon de cet enseignement savoureux que les éditions Les provinciales mettent à la portée de tous dans ce recueil de cours et d’articles publiés en un demi-siècle. La table des matières n’en donne qu’un aperçu mystérieux, mais qui met en appétit car on voit qu’on y traite, sous l’angle hébraïque, de questions qui occupent le débat public, par exemple la laïcité et le retour de la transcendance dans la démocratie.
Prenons la seule question (éminemment latine et catholique) de l’universel. Que veut dire tout ? Dans le livre de la Genèse, Dieu dit à Adam et Ève que tout le jardin d’Éden est à leur disposition… sauf l’arbre de la connaissance… Plus loin, Dieu s’oppose au projet des hommes de s’unir en une gigantesque Tour où chacun parle la même langue, pour les disperser en des peuples, différents les uns des autres. Mais il se réserve un peuple élu. Le tout, fait remarquer le professeur, c’est toujours la totalité moins un… Comme dans un jeu de blocs coulissants, il faut un espace « vide » pour que les choses avancent. C’est ce qui permet d’échapper aux pauvretés de la globalisation, aux horreurs du totalitarisme… En suivant cette leçon vous comprendrez les fondements du « nouvel antisémitisme » qui « se manifeste essentiellement dans les courants du post-modernisme et du multiculturalisme, et non plus du nationalisme. Il est même l’ennemi de ce dernier. Le phénomène qu’on a défini comme la mondialisation implique la fin des frontières, la multiplication des échanges, la diasporisation des populations et des identités, l’effacement des nations et l’affaiblissement des États ». Vous comprendrez aussi pourquoi l’éditeur, Olivier Véron, qui est un catholique disciple du philosophe royaliste Pierre Boutang, est si à l’aise avec ces pensées juives à découvrir par petites pincées, en les ruminant, comme on doit lire la Bible… ■
Frédéric Aimard, Royaliste n°1325, 3 juin 2026.



