Penser la Bible au présent
par Shmuel Trigano
512 pages, 30 €
À l’inverse d’un parchemin de hiéroglyphes, le texte biblique nous parle encore vingt-cinq siècles après que le canon hébraïque a été mis au point. Cette ancienneté, qui touche à l’origine de l’humanité, porte une pensée qu’on peut entendre encore aujourd’hui dans son effervescence, même si l’archéologue a l’ambition de le renvoyer à un passé révolu, même si le clerc la retire à sa lecture ici-bas. Réduction au passé, fossilisation comme sacralisation militent contre la lecture au présent de ce texte.
Ce n’est pourtant pas un texte hiératique : il porte un récit dans lequel la condition humaine peut se retrouver comme on le conçoit pour l’héritage grec : une génération de chercheurs a cru trouver dans la Grèce antique un univers de pensée actuel pour la société et la démocratie contemporaines. Pourquoi la même chose serait-elle impossible pour le texte biblique ? Il y a effectivement une pensée biblique douée de cohérence. Penser, dans ces conditions, c’est poser la question du sens, telle qu’elle se présente à nous dans le monde d’aujourd’hui. C’est un acte créatif qui bouscule toujours les autorités établies.
Penser la Bible, c’est l’interpréter, lui conférer un sens qu’elle ne semble pas avoir immédiatement. C’est supposer qu’elle en dit plus qu’elle ne dit dans le texte qui la porte. Mais ce surcroît de sens rend au texte écrit sa vivacité originelle, sa voix, la voix qui le portait.
Cette démarche s’inscrit dans la geste de la création de l’univers : le Créateur se retire pour faire place à un second être, l’homme. La lecture biblique refait ainsi l’expérience de la création : elle couvre la nudité du texte, son extériorité, qui ne saurait être vue. En cachant le texte, trop lumineux, elle fait apparaître le sens.
Penser la Bible en français, dans une autre langue, c’est ouvrir une profondeur dans le texte qui le situe au carrefour de l’univers, chaque langue reflétant le sens de l’un de l’origine, qui s’est éclipsé avec l’exil des peuples de Babel quand toutes les langues s’entendaient en même temps. Chacun de ces peuples a alors emporté avec lui un des sens du texte. En les confrontant dans l’acte de penser, on réveille le souvenir perdu de l’assemblée de tous les peuples de l’humanité que représentait Babel avant qu’elle ne devienne un pouvoir totalitaire sous le signe de l’humanité.
Shmuel Trigano, Penser la Bible au présent.
Shmuel Trigano, né en 1948, Professeur émérite à Paris X-Nanterre, vit et travaille depuis 2015 en Israël. Son œuvre est une des plus ambitieuses et significatives de la pensée juive de notre temps.
• Dernier ouvrage paru : Le chemin de Jérusalem. Une théologie politique, Les provinciales, 2024.
Penser la Bible au présent prétend se placer dans le sillage de « l’École de Paris », qui au lendemain de la guerre, en France, a développé une expérience nouvelle de la pensée juive et sans doute aussi de la pensée européenne. Malgré la catastrophe si proche encore, des intellectuels juifs (notamment Emmanuel Lévinas, Léon Askénazi, André Neher…) ont trouvé en eux suffisamment d’énergie et d’espérance pour fonder un mouvement de pensée qui s’est donné pour ambition de puiser dans le questionnement de la vénérable tradition d’Israël des réponses à l’effondrement de la modernité et à la destruction des Juifs. Du début des années 1950 jusqu’au milieu des années 1970 une intense créativité intellectuelle a ainsi ajouté une page supplémentaire et originale à la longue histoire de la pensée juive… (cf. « L’école de pensée juive de Paris », Pardès 23, 1997.)
Penser la Bible au présent est aussi accompagné d’une postface de l’éditeur, Olivier Véron, « Le passé composé du chritianisme », où il s’efforce de répondre à quelques graves critiques que Shmuel Trigano dans ce livre formule à l’encontre du christianisme, ou de ce qui tient lieu de tradition chrétienne, aujourd’hui. Il s’agit donc en somme, grâce au « christianime de la chair » de Péguy, Bloy, Bernanos, Claudel et Pierre Boutang, de tenter de « rendre le christianisme à lui-même, contre lui-même » .
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« Parmi les œuvres témoignant de cette effervescence persistante des paroles bibliques, le travail de Shmuel Trigano se signale par son ampleur et sa cohérence autant que par son souffle inspiré.
Ce penseur singulier tire de sa fréquentation minutieuse du texte original une foule de leçons philosophiques, morales et politiques.
Ce recueil cartographie des pistes de réflexion dont les prolongements esquissent un continent mental encore en partie inexploré, et d’une fécondité immense. Conséquence immédiate : les termes du dialogue entre judaïsme et christianisme se trouvent transformés. »
Roger-Pol Droit
Le Monde.


