Lara Tchekov interroge Bat Ye’or pour le Journal du Dimanche : « Le modèle du Dialogue reposant sur le mensonge et la flatterie a fait de l’Europe un continent dhimmi. »

— En 2006, vous avez fait connaître le terme d’« Eurabia », selon lequel l’Europe se soumettrait progressivement à l’influence des pays arabes en échange de bénéfices économiques et sécuritaires. Maintenez-vous cette analyse aujourd’hui ?

Oui. Il s’agit d’une stratégie définie par le Conseil européen et mise en œuvre par la Commission européenne dans les pays membres de l’Union. Cette orientation envers les pays arabes, comme l’exprimait le général de Gaulle, visait à créer une alliance et une solidarité euro-arabe. Adoptée par l’ensemble des pays de la Communauté européenne, cette politique s’est structurée après la guerre de Six Jours (1967) et surtout après celle du Kippour (1973). On peut en suivre l’évolution dans les textes de l’époque, et ses promoteurs, hauts cadres européens, sont connus. Ce contexte fit émerger le Dialogue euro-arabe, structure politique officieuse qui reconduisait les bonnes relations euro-islamiques des années 1920-1945, quand les partis fasciste et nazi finançaient les Frères musulmans et les mouvements jihadistes nationaux égyptien, irakien et syrien.

— Dans SoumissionMichel Houellebecq fait dire à un personnage : « Dans un sens, la vieille Bat Ye’or n’a pas tort, avec son fantasme de complot Eurabia. » Comment recevez-vous cette référence ?

— Avec un sourire. Eurabia n’est pas un complot. La politique fusionnelle euro-arabe devint officielle avec le Pacte de Barcelone (1993). Le déni de faits avérés publics ne prouve pas un complot mais une dissimulation tout autant avérée. À l’époque, je discernais des comportements sociaux en Europe évoquant ceux de la dhimmitude, mais je ne voyais pas les cheminements ou réseaux qui implantaient au cœur des sociétés européennes du XXe siècle des schémas sociaux remontant au Moyen Âge musulman et conformes à la charia. Actives aujourd’hui encore dans la plupart des pays musulmans, ces dynamiques ressortent du jihad, ensemble de directives théologiques et juridiques qui dictent les relations entre musulmans et non-musulmans. On peut d’ailleurs noter que la prééminence des critères de la justice selon la charia se manifeste dans la plupart des jugements internationaux.

— Comment s’est construit cet accord d’alliance entre l’Europe et le monde musulman ?

Ce projet s’est structuré dans les années 1970 à divers niveaux. Je croyais qu’il visait à créer des relations d’amitié dans les domaines énergétiques, géostratégiques, commerciaux et culturels avec les nombreux peuples musulmans d’Afrique et d’Asie, notamment ceux des anciennes colonies européennes. Mais je m’aperçus à la lecture des textes qu’ils scellaient la solidarité euro-arabe sur un but de guerre commun : l’éradication de l’État d’Israël et son remplacement par une Palestine, image fantasmée de la Judea capta des Romains, qui fut démantelée par tous les empires et n’exista jamais. Malgré tous les subterfuges et l’art poussé à l’extrême du sophisme, c’est ce thème qui provoque l’exultation des protagonistes, et notamment des Églises. Je vous ai communiqué la preuve de ces assertions, fournie par un texte du département d’État américain, relatant la convocation à Cordoue, en septembre 1974, de délégués européens de très haut niveau avec leurs homologues musulmans, dans le contexte du Dialogue euro-arabe.

Ces accords d’alliance et de politiques communes étaient dévolus à des commissions rassemblant des délégués arabes et européens, chacun spécialisé dans diverses disciplines, travaillant sous les présidences conjointes du représentant de la commission européenne et du secrétaire général de la Ligue arabe. Le premier président de la Commission européenne fut Walter Hallstein, juriste éminent adhérent au nazisme dès la première heure et officier pendant la guerre. Au début de ma recherche, je croyais que la politique anti-israélienne de l’Europe résultait des pressions du camp arabe. Mais une plus grande familiarité avec le sujet a indiqué une continuité avec la mentalité de l’Europe du IIIe Reich qui a perpétré la Shoah. C’est pourquoi elle a suscité parmi les Européens, dont Jacques Ellul, une très vive opposition. Cette politique s’est caractérisée par l’alliance des gouvernements de l’UE avec les mouvements jihadistes prônant tous la disparition d’Israël.

— L’actualité récente en France est marquée par un élan de colère, après des insultes visant l’écrivain Boualem Sansal, qui a déclaré songer à quitter la France. Le comprenez-vous ?

— Oui, je le comprends. Boualem Sansal a pris beaucoup de risques dans la rédaction de son œuvre. Il l’a fait par amour pour son pays, la France, et pour les valeurs qu’elle représente. C’est un homme blessé qui s’exprime, et je le comprends fort bien, ayant été moi-même un auteur calomnié, ostracisé et menacé. Ayant reçu de ma mère française l’amour et l’admiration pour la langue française et les contributions de la France à la civilisation humaine, j’estime ces comportements liés aux circonstances de notre époque, et trahissant les valeurs de liberté de ce pays.

— La France insoumise a mis en avant l’expression de « Nouvelle France », qui existe depuis plusieurs décennies. Comment analysez-vous le développement d’un communautarisme assumé ?

— Nous vivons une période de transition : celle du passage d’un pays européen de culture judéo-chrétienne vers un État islamo-chrétien, étape vers son islamisation. Cette évolution observable en Europe amène Donald Trump à constater qu’il n’a plus de langage commun avec elle. Aujourd’hui, l’Europe s’est donné un faux ennemi : la Russie. Cette guerre contre la Russie menée par l’Europe est une immense erreur, car elle l’affaiblit et la rend encore plus dépendante énergétiquement des Émirats et du monde arabe. C’est cette évolution que j’ai étudiée dans le concept de dhimmitude, qui regroupe les processus d’islamisation des États à l’origine chrétiens. Les Européens doivent décider s’ils veulent poursuivre le projet de fusion euro-islamique ou maintenir leurs valeurs spécifiques de civilisation judéo-chrétienne. Ils doivent comprendre la situation dans sa réalité actuelle et cesser de se déterminer selon des catégories politiques du siècle dernier, gauche-droite, vidées de toute substance aujourd’hui.

— Voyez-vous aujourd’hui en France une forme de négation du racisme anti-blanc ?

— Bien sûr. Mais je le vois surtout comme un mouvement anti-occidental, ressuscitant la démonologie associée aux ennemis combattus par le jihad.

— Antoine Fattal, diplomate libanais né en Égypte comme vous, a travaillé sur le statut de dhimmi et participé aux négociations de l’accord du 17 mai 1983 entre Israël et le Liban. Pensez-vous qu’une paix durable soit possible entre ces deux peuples que tout réunit ?

— Oui, j’en suis certaine. Tous deux désiraient la paix, mais la guerre fut imposée au Liban arabe par la Ligue arabe.

— Selon vous, l’islam peut-il évoluer dans sa vision du djihad envers les juifs et les chrétiens, ou est-ce une confrontation durable avec les autres religions ?

— Je dois croire qu’il faut faire cet effort pour y parvenir, sinon la planète explosera. Le modèle du Dialogue reposant sur le mensonge et la flatterie du dhimmi a fait de l’Europe un continent dhimmi. De part et d’autre s’impose un langage de vérité.

Propos recueillis par Lara Tchekov, Le Journal du Dimanche du 3 mai 2026.