Renée Fregosi, Causeur : « Bat Ye’or est en effet devenue un ennemi redoutable pour ceux qui veulent sciemment maintenir caché ce qu’elle révèle. »

En mai dernier, nous étions 76 à signer une tribune en soutien à l’État d’Israël et à ses citoyens de toutes origines qui subissaient les tirs continus de milliers de roquettes et de missiles du Hamas. J’y côtoyais de nombreux amis et des personnalités que je ne connaissais pas personnellement, parmi elles, Bat Ye’or. Sa signature apportée à notre tribune intitulée « Ceux qui menacent Israël nous menacent aussi », disait notre conviction partagée selon laquelle les attaques incessantes anti-israéliennes des islamistes du Hamas participaient de l’offensive plus globale de (re)conquête contemporaine du « dar al-harb » (espace mondial du djihad contre les non-musulmans).
Le refus catégorique, voire outré, de quelques intellectuels à cosigner notre texte à cause, disaient-ils, de la présence de Bat Ye’or dans la liste des signataires, avait alors attisé ma curiosité pour le parcours de cette femme « diabolisée » au point d’en faire l’emblème de notre texte alors qu’elle n’avait fait que s’y associer modestement. C’est ainsi que j’abordai son « autobiographie politique », ouvrage paru en 2017 (Ed. Les provinciales) revenant sur sa vie et sur son œuvre, si intimement liées.

La figure déniée du dhimmi

De l’exposition de la figure oubliée, ignorée ou déniée du « dhimmi » dans l’espace arabo-musulman, à la mise en évidence de l’antisémitisme sous-jacent à l’antisionisme de « l’Eurabia » (politique co-construite par l’Europe et les pays arabes à partir des années 60) Bat Ye’or est en effet devenue au fil de ses travaux, un ennemi redoutable pour tous ceux qui veulent sciemment maintenir caché ce qu’elle révèle, et pour nombre de leurs suiveurs conformistes et crédules. Sa conception de la « dhimmitude » fondée historiquement et philosophiquement, prend par ailleurs une dimension toute actuelle dans ses développements internationaux et géopolitiques récents. (…)

Réfugiés oubliés

Les Juifs avaient subi interdits, humiliations, spoliations, pogroms, massacres et projet exterminateur également dans ce coin du monde. Même si leur malheur n’a pas atteint la monstruosité inimaginable de la Shoah européenne, la dimension tragique était bien là, renforcée par l’indifférence du monde à son égard. Qui sait aujourd’hui que 900 000 Juifs ont été chassés, déchus de leur nationalité, expulsés des pays arabes entre la création d’Israël en 1947-48 et l’avènement des régimes nationalistes au Moyen-Orient et au Maghreb dans les années 50-60 ? Ces « réfugiés oubliés » n’ont pas été pris en charge par le HCR (Haut commissariat de l’ONU pour les réfugiés), n’ont pas fait l’objet d’incessantes campagnes internationales de soutien, ne bénéficient pas à vie et pour leurs descendants de subventions de la part de l’Union Européenne et ne revendiquent pas un « droit au retour » avec restitution de leur maison dans leur pays d’origine où leurs familles vivaient depuis parfois de nombreuses générations. Ils n’ont pu compter que sur la solidarité familiale et l’accueil souvent minimal de l’État d’Israël, lui-même agressé par les pays voisins, boycotté par les « antisionistes » de tout poil et agité en interne par différentes conceptions de la nation israélienne.
Avec les travaux qu’elle mena longtemps en collaboration avec son mari, David Littman, lui-même historien et représentant de plusieurs ONG à la Commission des droits de l’Homme des Nations Unies, et les colloques et conférences auxquelles ils participaient parfois ensemble, Bat Ye’or a touché à des sujets tabous, bousculé des mythes et affronté des personnages qui se sentaient remis en question dans leurs propres publications, leur position institutionnelle et leur image. Et cela avec une (trop ?) grande modestie et une timidité certaine, mais toujours avec cette farouche détermination à dire sa vérité, même aux moments les plus douloureux de sa vie qu’elle aborde dans ce livre avec franchise et pudeur à la fois. (…)

Al-Andalus, vision idyllique fallacieuse 

Car Bat Ye’or ne se préoccupe pas seulement du sort des Juifs d’hier et d’aujourd’hui. Ses recherches sur les dhimmis ont mis en évidence des vérités qui dérangent. Tout d’abord, le fait que « l’antisémitisme n’est pas  un phénomène exclusivement chrétien et européen » mais se manifeste tout autant sous l’islam, ce qui porte un dur coup au mythe de la convivance des « trois religions du Livre » dans Al-Andalus, vision idyllique fallacieuse développée par de nombreux historiens. De plus, en étudiant la domination musulmane, Bat Ye’or y répertorie les formes d’oppression communes aux Chrétiens et aux Juifs, consolidant un lien supplémentaire entre les deux religions opprimées par l’islam conquérant les territoires où celles-ci s’étaient épanouies dans le passé. Par ailleurs, Bat Ye’or apporte des éléments convaincants à la thèse selon laquelle le sionisme n’est pas un mouvement exclusivement européen ; il s’est également « manifesté dans les pays musulmans, mais dans des formes adaptées aux conjonctures politiques particulières de ces régions, différentes de celles d’Europe ».  Quant à l’antijudaïsme moderne, égyptien plus particulièrement, elle en distingue « ses éléments indigènes : coraniques, théologiques, panarabes, et les influences étrangères : christianisme et nazisme, sans oublier les courants fascistes des années trente et quarante ».
Enfin en Israël même, Bat Ye’or prend le contre-pied de la stratégie de recherche de la paix qui consiste à occulter cette réalité des persécutions, de l’esclavage, des massacres et des génocides subis par les Chrétiens et les Juifs dans les pays musulmans. Elle pense au contraire que « le judaïsme égyptien émigré en Israël et les autres communautés du monde musulman représentent l’élément le plus apte à œuvrer efficacement à une entente israélo-arabe » et que « ces communautés pourraient aider les Arabes à briser les idéologies de haine pour établir des relations d’estime et d’amitié avec les autres peuples » au Moyen-Orient, au Maghreb et au-delà, en France et en Europe notamment.
Plutôt que de la vilipender sans l’avoir lue sans doute le plus souvent, ne vaudrait-il pas mieux prendre en compte le « point de vue » tant topographique que philosophique auquel Bat Ye’or nous invite ?  Et en cette période où les acteurs internationaux (États et ONG) les plus antisémites s’apprêtent une nouvelle fois à célébrer la conférence de Durban de 2001 qui conspua Israël accusée « d’apartheid » et de « génocide » sur fond de promotion du libelle antisémite tristement célèbre des « Protocoles des sages de Sion », lire et relire Bat Ye’or est plus que jamais salutaire !

 

Renée Fregosi, Causeur, juillet 2021.

• Bat Ye’or, Autobiographie politique.