Michèle Mazei, Jerusalem Post : « Cassandre moderne. »

La voix prophétique d’une auteure que l’on aurait mieux fait d’écouter

Pourquoi cette auteure, qui signait ses premiers ouvrages « Yahudiya Masriya », juive égyptienne, a-t-elle abandonné ce pseudonyme pour celui de « Bat Ye’or », fille du Nil ? Qui se cache sous ce nom quasi biblique ? Tout au long de cet ouvrage passionnant, l’auteure dévoile et occulte tour à tour un pan de son identité. La jeunesse heureuse au Caire, l’exode des juifs chassés par Nasser, l’exil en Angleterre ; le mariage, les enfants, les petites et grandes tragédies.
On sent pourtant qu’elle ne voudrait pas que sa propre histoire détourne l’attention de la mission qu’elle a assumée : exposer la nature de la dhimmitude – la condition des chrétiens et des juifs sous l’islam – ce qu’elle fait en 1980 avec la publication de son ouvrage fondamental : Le Dhimmi, qui vient d’être réédité aux Éditions Les provinciales. Bat Ye’or y expose ce qu’était la condition du dhimmi : oppression fiscale, taxe de capitation, exclusion de la fonction publique, restrictions de la liberté du culte, conversions forcées, ségrégation et humiliation. Fruit d’une étude approfondie et s’appuyant sur des sources indiscutables, Le Dhimmi a pourtant valu à son auteure un torrent de critiques et d’invectives. « Aujourd’hui, reprenant ce livre », écrit-elle, « je me rends compte de son caractère politique explosif. Alors que les médias et l’élite culturelle se confondaient en salamalecs d’admiration pour l’islam “de paix et de tolérance…” je mettais au centre d’une histoire de treize siècles sur trois continents le dhimmi, juif, chrétien, zoroastrien, hindou, bouddhiste, vaincu menacé d’extermination par l’islam. »
Elle ne s’attendait pas à la réaction des milieux chrétiens reprenant en chœur la fiction d’une idylle entre islam et christianisme au Moyen-Orient…
Bat Ye’or voit dans le rapprochement entre l’Europe et les pays arabes des années 1980 aux dépens d’Israël, la volonté de certains leaders d’« attribuer aux Palestiniens… le rôle salvifique de réconcilier par la destruction d’Israël, l’islam et le christianisme, l’Europe et les Arabes ». Pour elle, « le déni de l’histoire islamique… procédait de mobiles économiques et politiques et stratégiques. » Elle y voit le plan de faire naître ce qu’elle appelle « Eurabia – une civilisation méditerranéenne qui réconcilierait l’islam et la chrétienté, remplacerait Israël par la Palestine, déjudaïserait le christianisme, apporterait en Europe les bienfaits et les lumières de l’islam… » Elle a cependant à cœur de souligner que son combat est contre l’islamisme et en rien contre le monde arabe et ses élites, « prisonniéres d’un carcan obscurantiste. »
La publication d’Eurabia, en 2006, a vu redoubler les attaques contre l’auteure, qui ont atteint leur paroxysme avec son ouvrage suivant, L’Europe et le Spectre du Califat en 2010. Depuis, évidemment, l’apparition de l’État islamique et de son calife autoproclamé, ainsi que le massacre des chrétiens, ont montré à quel point elle avait vu juste.

Michèle Mazel, Jerusalem post, édition française, 2 février 2018.

Autobiographie politique, de la découverte du dhimmi à Eurabia, Bat Ye’or, éditions Les provinciales, 2018 ;
Le Dhimmi, profil de l’opprimé en Orient et en Afrique du Nord depuis la conquête arabe, Bat Ye’or, éditions Les provinciales, réédition 2018.