« Un livre destiné à marquer »


…écrit Joseph Vebret dans Le Magazine des Livres, qui consacre une douzaine de pages de son dernier numéro (n°33) à l’œuvre de Sarah Vajda (Myriam Sâr) :

• grand entretien de l’auteur avec Joseph Vebret

• bel article de Stéphane Giocanti consacré à L’An dernier à Jérusalem dans le même numéro : « un livre destiné à marquer »

En kiosques le 18 novembre.

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Extrait : Joseph Vebret : « Un même thème traverse vos deux premiers romans, celui du déclin d’une certaine idée de la France, « feue la France », comme se plaît à la nommer Guy Dupré. Comment ressentez-vous ce déclin et comment l’expliquez-vous ?

Sarah Vajda : — Déclin ? La mort ! Ces jours-ci, Galaxie Gutenberg, derniers jours, sont assez intéressants à vivre pour une décadentiste de mon acabit ! Je blague. Certes la France décline, le monde change… Mais il faut avec Vico espérer toujours une renaissance après quelques siècles de barbarie et ne pas se hâter de conclure. Nous sommes « un mot dans une phrase qu’ont commencée nos pères et que nos fils finiront » chantait mon cher Barrès, à ceci ajouter un refus irraisonné, irraisonnable de cesser d’espérer. Une sorte de « comme si », acquis lui aussi à l’école du père.
Ce déclin a commencé le jour de sa naissance comme l’Université déjà du temps d’Abélard périclitait ! (…) Les choses changent, les mots demeurent, impuissants à capter l’esprit du temps. Responsabilité illimitée de l’intellectuel. Il semble aussi que le Français aime être esclave. Esclave du goût du jour à Versailles et aujourd’hui encore, éternel Jésuite, il se veut en cour et se refuse d’admirer qui ne l’est. Servile, il a vomi le romantisme de chanter sur un arbre étranger et ensuite quand le ton vint d’ailleurs, il réfuta le classicisme. Ringard, forcément ringard. Au lieu d’oublier chapelles et écoles et de cesser de combattre pour une place au soleil littéraire, il s’est vers 1900 toqué de modernisme qui fut depuis avant-garde. Dans aucun pays d’Europe, cette fausse notion n’aura tant prévalu. Qui dit avant-garde exige la destruction du passé. Au lieu de jouer des strates de culture et de la diversité de formes renouvelées et émondées, l’artiste d’avant-garde, d’un geste souverain, terroriste prétend à la tabula rasa, arase, assèche le terrain au lieu de le fertiliser. Le jardin extraordinaire se fait square, buisson… et bientôt meurt. L’unique charge de l’écrivain demeure celle d’écrire comme un arbre engendre fleurs et fruits. Écrire avant que les ombres ne s’allongent. Je me souviens de Chateaubriand qui a uni romantisme et art tacitéen de l’écriture, de Barrès qui savait l’invalidité des écoles et de Barthes à qui, un beau jour « il est devenu indifférent d’être moderne. » Le capitalisme a tenu son rôle dans la patiente destruction de cette feue France mais déjà avant lui la médiocrité élevée au rang des beaux-arts, la sottise militante, le faux orgueil des gens de Lettres… avaient déjà sapé les racines de l’arbre de Taine. Prenez Péguy, adoré jeune socialiste, ensuite honni pour avoir eu nécessité de relier l’arbre français à ses racines juives et chrétiennes. Après coup récupéré par Vichy, quand l’appel du 17 juin se réclamait de lui ! Le secret français gîtait dans un certain usage de la langue – langue de culture et non de propagande ou de communication ce qui revient au même – secret détruit par nos maîtres linguistes, nos idéologues et à présent nos commerciaux. Tant qu’un vivant lira Corneille, Chateaubriand, Péguy Barrès, Aragon, Montherlant, Malraux, Dupré, Modiano, Millet… la France vivra. Le jour où l’on cessera de lire, elle mourra. C’est d’ailleurs cela qui a tellement énervé les antisémites : ce peuple toujours debout, en l’absence d’État et institutions politiques, n’ayant cessé de lire le même livre et l’augmentant toujours – extase de la lecture infinie – de commentaires et de mille para-textes. Feue la France ? Feu ce romanesque français, dont de Gaulle fut le dernier représentant et à son corps défendant, curieusement Sarkozy, dans le rôle de Napoléoné/la paille au nez… Un pays qui cesse de croire à ses mythes est prêt à sombrer dans l’abîme. Les hommes ont nécessité de fables, de récits autant que de pain et de vin. La littérature se transmue en chair et en sang comme le pain et le vin en corps et en sang du Christ. Il convient de demeurer païen avec Dionysos, juif avec les psalmistes, l’auteur de l’Ecclésiaste et du Chant des Chants, chrétien avec Les Béatitudes et le dernier Charles Péguy. Cet amas confus d’ombres où Homère guide nos plus grand poètes ; Virgile, les plus tendres ; où David dicte à Jean Racine ses plus beaux vers ; où Suétone et Tite-Live enseignent à Corneille la noirceur de l’âme humaine et la splendeur de l’existence avaient fondé la France… Vous voulez la sauver, Vébret ? Militez pour le retour des Humanités à l’école de la République, contre tous les utilitarismes. Interdisez à tous les écoliers et collégiens de France de s’instruire ailleurs que dans des livres et des dictionnaires… Que chacun attende d’avoir vingt ans pour être moderne ! Il n’est point temps d’être moderne à vingt ans, un luxe de vieillard qui voudrait que tout meurt avec lui. En moins de dix ans, le pays refleurira. Apprenez à tous les écoliers de France, mahométans et juifs, bouddhistes ou non, que les ancêtres du pays où ils sont nés étaient des Gaulois : une fiction librement partagée et non un fait et surtout ne mégotez pas sur l’apprentissage du sens et non des savoirs… Je crois que la France décline parce qu’on – ce grand imbécile – le veut bien et aussi parce que l’humilité, la patience ont cessé d’être la couronne des « intellectuels », engagés ici et maintenant pour des causes d’égales inimportances, le plus souvent lointaines pour n’effrayer aucun lobby ! À moins séide et stipendié de n’écrire que pour un lobby, l’autre. Le présent n’existe pas, un bref instant de temps entre passé et futur, un enfant de six ans sait cela. Pourquoi nier l’évidence ? Je me refuse à toute pensée destinale. Vue de ma table de travail, la France est jeune et pas près de mourir, à la lecture du journal du matin, son cadavre déjà froid me ravit. En dépit de ma vive admiration pour Dupré, je sais que la France doit mourir pour renaître. Doit mourir la France jésuite, matoise, roublarde, menteuse, celle qui se pare des plumes de paon d’une grandeur défunte sans en être digne et doit renaître la France héroïque, celle des Cadets qui tiennent un pont sur la Loire en dépit de l’appel du Maréchal, la France péguyste qui a raison de ne pas se rendre contre celui qui se rend, ce terreau qui a rendu possible cette longue suite de chefs-d’œuvre où une concordance des temps bouleverse l’intelligence et ramène le sens au centre du monde… En ce qui concerne le pays réel, il semble certes bien amoché mais l’est-il davantage que ne l’est la planète entière sous les assauts furieux du matérialisme et du capitalisme ? La France seule ne saurait être sauvée. L’humanité semble menacée par une piètre gestion des progrès techniques qui, un à un, se retournent contre l’homme. Chaque progrès possède son dommage collatéral et l’on prétend changer la définition de l’homme à la vitesse de l’information. À l’école des Beaux-arts les « minimalistes » prétendent la figuration impossible depuis Dachau et ailleurs la poésie taboue depuis Auschwitz mais à la vérité seules la figuration et la poésie auront raison des monstres. Au diktat des avant-gardes, je refuse de me soumettre et la seule nouveauté tient à l’empreinte d’un nouvel individu sur le mur de la grotte. Le chaos actuel n’a que peu à voir avec les destinées particulières de chaque peuple, chaque État, chaque nation ou chaque individu. À ce titre, l’époque présente un intérêt incroyable, qui dépasse de mille coudées les questions nationales. Dans ce combat pour la gestion raisonnable de la technique, l’art a son mot à dire et l’une des tragédies de notre temps tient à la démission des élites – rattrapées par le Spectacle – et à l’égotisme contemporain, qui s’autorise du nihilisme et de la déréliction pour tâcher de tirer son épingle du jeu, en oubliant l’enjeu ancien - à vrai dire éternel - de l’art : éclairer la ténèbre du monde. À chacun sa méthode ! Qu’importe la manière, poème ou prose, couleurs ou formes… sons froids ou torrides. L’art ne sera jamais un moyen de passer le temps en voyage ou un sujet de conversation pour dîners en ville, il appartient au domaine du sacré. Avec ou sans dieu, l’artiste travaille et veille comme l’homme prie et enterre ses morts. Il œuvre – service inutile- pour l’humanité qui n’en a cure ; un dans la chaîne mortelle, dialogue avec les vivants et les morts et tâche d’être nécessaire aux hommes des temps qui ne sont pas encore. Vous citez Guy Dupré, ce nom est bien choisi dont les romans reprennent la plume sur l’établi où Hölderlin la laissa. Singulièrement ou non, d’autres arts – réputés moins nobles – qui se hissent à la bonne hauteur, le rock, le punk, la BD et l’anticipation témoignent librement du temps présent quand la littérature se suffit des salons, des alcôves et du déjà vu. Ni coupables ni victimes. La France n’existe pas elle est là où sa langue se fait entendre. »

Extrait de l’entretien de Sarah Vajda avec Joseph Vebret publié dans Le Magazine des Livres n°33, novembre 2011, pp. 4 à 14.

Dernier livre paru, sous le nom de Myriam Sâr, L’An dernier à Jérusalem

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