Romaric Sangars interroge Richard Millet pour L’Incorrect : « Le romantisme tiers-mondiste se prolonge aujourd’hui dans le palestinisme »

(…) Romaric Sangars, L’Incorrect. — Vous décrivez l’écriture contemporaine comme « maigrelette, paraphrastique, parfois anorexique, sourde à l’histoire de la langue, et pleine de flatulences idéologiques. » À quoi associez-vous cette régression ?
Richard Millet. — À part quelques exceptions, il n’y a plus d’ambition ni formelle ni stylistique. Le style a été décrété de droite par des gauchistes, ce qui est grotesque. Probablement assiste-t-on aujourd’hui à la doxa de l’écriture blanche, écriture qui était magnifique chez Camus et chez Beckett, mais qui est depuis devenue une doxa par défaut, parce que les littérateurs actuels ne savent plus écrire autrement, sans subordonnées et au présent narratif… Et quand je dis « style », je veux dire par là toute sorte d’écritures, autant proustienne que beckettienne. Butor avait un style ample et je regrette qu’il n’ait pas continué dans la voie du roman parce que c’était le plus intéressant de sa génération, avec Claude Simon. Aujourd’hui triomphe l’indigence absolue, ils ne connaissent pas l’histoire de la langue et ils n’ont pas l’oreille. Ajoutez-y l’idéologie, et tout s’achève. On obtient de la propagande, des tracts améliorés.
— L’écrivain contemporain semble ne pas se préoccuper de décrire le monde…
— Mais s’il le voulait, il en serait empêché. On a vu un phénomène dans l’édition ces quinze dernières années : la castration volontaire. Vous êtes empêché de voir ce que vous voyez. (…) comme on ne peut pas décrire le réel tel qu’il est, on s’intéresse à raconter la vie du mari tolérant de Virginia Woolf. Aujourd’hui vous n’avez plus de genre défini, ni de style ni d’ambition de construction, plus grand-chose. Et vous n’avez plus de lecteurs non plus… Gibert est en redressement judiciaire. Mais c’est la note qui se présente pour avoir trop publié de livres sans intérêt.
— N’y a-t-il pas aussi un problème de désalphabétisation de la population après cinquante ans d’éducation nationale progressiste ?
— Oui, ça joue, comme la question des téléphones omniprésents. C’est aussi une question de rapport au temps. Le temps de la lecture exige de la distance, de la longueur… Les mêmes qui ne peuvent plus lire de roman ne peuvent pas davantage regarder un film en entier ou écouter une symphonie. Ils ont en tête le calibrage des épisodes de série d’une trentaine de minutes et ils ne peuvent plus rien supporter au-delà de cette durée. Quelque chose est en train de finir. L’écrivain français, en tant qu’il a incarné la littérature mondialement, lui aussi est en train de finir, parmi les fossoyeurs officiels de la langue. Alors, tant qu’à faire, finissons en beauté !
— Le « romantisme tiers-mondiste » se prolonge aujourd’hui dans le « palestinisme*** » estudiantin et la fascination pour la figure du migrant. S’agit-il d’un culte nouveau ?
— L’apologie du palestinisme, je l’ai toujours connue, déjà dans mon enfance libanaise, quand Arafat était une idole. Sauf que là, c’est devenu l’occasion du renversement d’un discours. En 1967, il y a eu, chez beaucoup de Français, une révélation d’Israël. Les Israéliens nous vengeaient de notre défaite en Algérie. Peu à peu les réseaux pro-palestiniens, tiers-mondistes ont généré ce que nous connaissons aujourd’hui, sauf qu’aujourd’hui l’antisémitisme a ressurgi au grand jour. Si j’avais rapporté dans La Confession négative avoir faire le coup de feu au Liban dans l’autre camp, du côté palestinien, je serais aujourd’hui prix Nobel. (…) La question est de savoir si le pouvoir culturel gauchiste va tenir longtemps, et comme il a aussi l’université, la presse et l’édition, c’est tout de même quelque chose de difficile à abattre. Sans compter que le wokisme s’est diffusé partout. (…) Je pense que d’autres choses sont possibles. Nous ne sommes pas des oiseaux de malheur mais des aigles qui voient plus loin que les autres ! J’ai toujours pensé que les réactionnaires, les vrais, Maistre, Cioran, avaient un regard plus aigu parce qu’ils ne sont pas englués dansl’idéologie. C’est mon seul espoir que cela s’effondre. Je n’aime pas les révolutions mais j’aime les effondrements parce que peut en surgir quelque chose. Tout est pourri, gangréné : on parle de narcotrafic mais on pourrait parler de narco-édition, ce sont des marchands de sommeil littéraire ! (…)
— L’impossibilité de distinguer barbarie et civilisation n’est-elle pas à l’origine de l’accélérationde notre déclin ?
— La question du relativisme explique tout. On est dans la dégénérescence de tous ces grands mots qui pouvaient avoir leur valeur chez Voltaire ou Rousseau, qui avaient leur sens dans certaines situations historiques. Mais aujourd’hui, « transparence », par exemple, signifie juste la mainmise du système sur l’individu, point final. Il faut toujours se référer au grec, le barbare c’est celui qui ne parle pas la langue. (…)
— En dépit de vos constats, votre combativité semble toujours intacte. D’où vous vient-elle ?
— Je réfléchis beaucoup sur la vie d’un certain nombre de figures qui m’ont toujours accompagné. Voyez Nietzsche, quel destin terrible ! Mais il n’a jamais cessé d’écrire. Bloy, Pessoa… Songez que Pessoa n’a publié qu’une plaquette alors que tous ses manuscrits étaient dans une malle ! Je tiens ma combativité de ces gens-là. Quand je suis épuisé, je me dis : « Tu ne peux pas admirer ces gens et baisser la garde. »

Intégralité de l’entretien entre Richard Millet et Romaric Sangars dans L’Incorrect n°99, été 2026.

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*** Notons que le mot « palestinisme » a été forgé initialement par Bat Ye’or, pour décrire Eurabia, l’axe euro-arabe, en 2006 (réédition en cours) : le dernier chapitre de ce livre s’intitule « L’idéologie d’Eurabia », avec quatre sous-chapitre :
« 1) Le palestinisme : un nouveau culte européen ; 2) L’islamisation du christianisme ; 3) L’utopie andalouse ; 4) Conditionner les esprits. »
En 2016, Michaël Bar-Zvi reprenait ce mot en se référant au texte de Bat Ye’or, dans le dernier chapitre de ses réflexions sur la question sioniste : Pour une politique de la transmission.

Enfin, Shmuel Trigano a actualisé ce terme dans un article de Tribune Juive, en juillet 2024 : « L’idéologie palestiniste et ses idiots utiles » :
« les Palestiniens ont quelque chose de mieux qu’un Etat, ils sont soutenus par les pouvoirs dominants actuels et inscrits dans toutes les scènes des institutions internationales. Quel besoin ont-ils de s’encombrer de la charge d’un petit Etat que serait “la Palestine ”  aux frontières étriquées ? » (…)
NDLR, Les provinciales.

• Richard Millet, L’écrivain français. Tombeau.