Rachel Bespaloff : « L’humanisme de Péguy »

« Quand au lieu de regarder une idée en l’air tout à coup elle est prise au sérieux, c’est cela qui est, qui fait, une révolution. »
Péguy, Note conjointe

« La discipline antique a enseigné à Péguy la valeur éminente de l’effort accompli pour la conservation de la cité. La discipline hébraïque lui a découvert le lien entre la vocation et la race, le “prix infini” de l’éternité temporelle », écrit Rachel Bespaloff.
« La seule force, la seule valeur, la seule dignité de tout, c’est d’être aimé… Voilà ce qui fonde, voilà ce qui fait la légitimité d’un régime. (…) Défenseur de la race et de la guerre, Péguy entre de plain-pied dans la réalité qui nous obsède, manie les concepts mêmes que la doctrine nazie a défigurés. (…) Tantôt il applique le mot race à une catégorie d’individus exceptionnels, héros ou saints, tantôt à une communauté nationale fondée sur les liens de la terre et du sang. (…) Le contraste entre la conception de Péguy et la doctrine allemande est d’autant plus profond qu’il n’exclut pas une similitude essentielle : la volonté de retour à l’élémentaire. (…) Mais là où les nazis exaltent la race comme instrument de domination, Péguy l’invoque comme condition privilégiée de l’insertion du spirituel dans une chair temporelle. Transformant l’idée de race en un mythe démoniaque, les idéologues allemands s’y enferment jusqu’à vouloir y ensevelir le monde. Alors que le poète chrétien en tire ce qui la dépasse, et fait de la race même le lien d’une alliance entre l’honneur de l’homme et la grâce de Dieu. (…) La chrétienté elle-même, par rapport au monde non chrétien est une race dont l’unité réside moins dans l’adoption d’une religion commune que dans un même sentiment de la présence de Dieu et de ce qui constitue l’essence même de la vie chrétienne. (…) Ainsi, d’avance, Péguy purifie les réalités qu’empoisonnera l’idéologie allemande : race, peuple, cité [et sang]. Il restaure dans sa signification vraie – à la fois contre ceux qui la méconnaissent et contre ceux qui la dénaturent – l’appartenance de l’individu à la communauté.(…) Péguy défend à la fois contre les socialistes pacifistes et les bien-pensants, partisans de la paix à tout prix, la guerre de justice, la guerre aux frontières, la guerre d’Hector. (…) Non seulement la justice mais la charité est pleine de guerre (…) la charité est source de guerre. (…) La guerre n’est pas mauvaise en soi. (…) Il semble que le terrible destin du peuple juif soit de tracer, volontairement ou non, mais toujours avec son sang, la ligne de démarcation entre les hommes du salut éternel et les hommes du salut temporel – de les obliger à se compter. (…) »

Rachel Bespaloff, « L’humanisme de Péguy », 1945, in De l’Iliade et autres textes, Les Belles Lettres, 2022.

• Sur le même sujet, voir Olivier Véron, Ceci est mon sang.