Olivier Véron, Les provinciales : « Nous assistons à la graduelle transformation d’un homme au contact de cette terre mystérieuse et dérangeante… »

Hirsh est un avocat célèbre de New York, dont les clients appartiennent au gotha des stars internationales. Il ressemble à ce que le pouvoir et la richesse en Amérique produisent de plus désenchanté, professant cet humanisme bon teint qui n’enlève rien à la somme de ses honoraires et de ses conquêtes sexuelles (dont l’âge moyen est à peu près le tiers du sien). « Hirsh était un pragmatiste modéré, aidant les autres mais pensant d’abord à lui. » Absolument réfractaire à toute forme de fanatisme, sa philosophie convient bien aujourd’hui à la tranquillité des nantis : « Tout est pour le mieux ; vivre et laisser vivre. » Après la mort accidentelle assez grotesque de sa jeune troisième femme, séduisante et renommée sportive dont il n’a pas encore eu le temps de divorcer, cet égotisme assez désolant est chamboulé puisqu’il se trouve embarqué en Israël dans les difficultés juridiques de son fils (qu’il a eu d’un précédent mariage), arrêté brutalement après des attentats et accusé par les Services secrets d’avoir pris part avec son groupe de jeunes sionistes religieux à des représailles meurtrières contre un village arabe. C’est l’occasion pour Hirsh de découvrir les rapports étranges qu’entretient la justice avec la politique en Israël et la manière assez  peu délicate dont l’enquête est menée, à la discrétion du Shin Bet, selon des formes juridiques très approximatives héritées de l’empire ottoman. Pour nous, c’est d’abord une plongée dans ces méthodes brutales et dans la rude vie quotidienne de ce qu’on appelle « les Territoires », singulièrement de la plus décriée et la moins connue de leur population : celle des hommes à kippa tricotée, les sionistes religieux, dont la gaité hassidique n’affecte pas le moins du monde la pieuse intransigeance. Crudité et piété cohabitent joyeusement dans les fêtes religieuses ou les plus anodins événements, que la puissance narrative de Fishman nous permet de découvrir à l’état brut, l’idéalisme de cette jeunesse bagarreuse des « implantations » demeurant joyeusement soudé autour de rabbins charismatiques. Les figures assez reconnaissables du Premier ministre israélien et du Président des États-Unis traversent le récit, tout comme le personnage hilarant de Craig Lane, client de Hirsh, célébrissime acteur américain incarnant la virilité mais affolé par la moindre anicroche, qui débarque inopinément dans ce jeu un peu subtil pour lui mais dans lequel il va révéler lui aussi des atouts insoupçonnés. Les figures truculentes que Hirsh est amené à rencontrer au fil de sa propre enquête forment un concentré de tout Israël en définitive, et le récit trépidant conduit comme un film d’action ressemble parfois à la série israélienne Fauda, pour l’action du Shin Bet, les rapports entre Juifs et Arabes de toutes obédiences et l’analyse psychologique et politique des relations sociales.

Mais ce livre emporté comme un film de l’ex-scénariste à succès américain Tzvi Fishman ne se contente pas d’aborder ces sujets sérieux avec un humour à toute épreuve : peu à peu, nous assistons à la graduelle transformation de Hirsh au contact de cette terre mystérieuse et dérangeante dont il avait à peine foulé le sol auparavant. Et cela ressemble sans doute à ce qu’a connu le vieux Fishman lui-même, un peu plus tôt en ce qui le concerne puisqu’il a quitté Hollywood il y a quatre décennies à 34 ans. À cette époque il était plus intéressé lui aussi par les jambes des starlettes et les différentes catégories d’herbes à fumer en leur compagnie dans les boîtes à la mode qu’au judaïsme et à ses épineuses questions politico-religieuses. Fishman connaît donc parfaitement, de l’intérieur, la mentalité américaine grisée par le succès et c’est pourquoi il nous fait comprendre la différence entre le Juif américain et celui qui vit en Israël, dans l’adversité et le vrai bouillonnement que provoque en fait la métaphysique. « Ces trésors matériels ne signifiaient rien pour mon âme, parce que l’âme juive appartient à un monde totalement différent et ne retire aucun plaisir des voitures de sport, des jolies femmes et des autres jouissances que procure le succès, et dans sa sainteté, elle hurle d’angoisse silencieusement », écrit-il dans son autobiographie. Peu à peu c’est dans le cœur contrasté de son personnage que nous pénétrons, dont les découvertes intérieures et la transformation au contact du monde inouï dans lequel il est subitement plongé évoquent celles du Pickwick de Charles Dickens. Déjà, la tendresse des retrouvailles avec son frère, médecin lui aussi impliqué dans le mouvement sioniste religieux en Israël, ou avec leur mère atteinte de sénilité légère dont celui-ci s’occupe avec douceur, sont pleins de cette délicate affection familiale qui transcende des différences sociales devenues énormes avec les années, et il est émouvant qu’à ce sentiment d’attachement les différences de condition et de conviction ne fassent nullement obstacle : c’est cela qui constitue le fil secret de cette transformation, la fidélité familiale à travers les continents, seul authentique trait juif. Pourtant la première fois que Hirsh rencontre la jolie fiancée de son fils, habillée strictement comme toutes les femmes « religieuses » en Israël, « il ne put s’empêcher de regarder ses fesses lorsqu’elle sortit : difficile de résister à une habitude naturelle observée pendant toute une vie. »

Mais au lieu d’une simple conquête érotique, c’est une véritable histoire d’amour qui prend forme à son corps défendant avec une autre séduisante beauté du milieu religieux, la belle Léah, pour lui la plus difficile à conquérir, sévère avocate qui, après avoir perdu son propre mari dans un attentat, défend avec acharnement, conviction et fermeté la communauté – et donc le fils de Hirsh – dans ses démêlées politiques et juridiques avec l’État d’Israël. Son pouvoir habituel de séduction est assez inopérant ici, mais il se trouve que Hirsh, derrière ses apparences frivoles, révèle peu à peu bien d’autres qualités, sous le coup de l’inquiétude qu’il éprouve pour son fils : un sens de l’à propos aiguisé par l’épreuve, une ingéniosité surprenante pour le sortir de là, mais aussi un certain sens politique, assez nouveau pour lui et même un véritable courage physique quand il sera lui aussi « interrogé » par le Shin Bet… Le passage d’un homme à l’autre, au contact de la terre d’Israël, réussit donc presque : presque, parce que Fishman entretient le suspense de son scénario jusqu’à la dernière ligne, et que celui-ci n’est pas seulement lié à une complexe équation politico-policière, mais à la difficile liberté de son héros, Hirsh, dont l’âme a été capturée par les rets du destin. Au fond, la leçon de ce livre peut quand-même être énoncée sans risque d’éventer son dénouement surprenant : pour un Juif vivre en Israël ou à New York n’est pas indifférent, il se passe quelque chose avec ce territoire et quelque fois le simple fait de poser le pied dans l’avion dans un sens ou dans l’autre expose à des bifurcations absolument imprévisibles.

Certains s’étonneront et pourront même regretter la critique virulente de l’État d’Israël à laquelle Tzvi Fishman, auteur d’une vingtaine de livres et lauréat du Prix israélien pour l’éducation et la culture juive, s’emploie sans aucune réserve : son gouvernement de « droite », sa justice, ses services secrets intérieurs en prennent pour leur grade ; ses Juifs religieux aussi, car ils ne sont pas toujours plus sincères que les autres, et le romancier dévoile autant les travers que les beautés de leur jeunesse idéaliste et intransigeante, ils ne sont guère mieux traités que les Juifs américains si aveuglément satisfaits de leur cloaque de société desséchée. D’autres aussi bien s’en amuseront ou s’en délecteront pour reprendre le couplet des Droits de l’homme bafoués en Israël, non spécialement aux dépens de la population arabe, cette fois, mais contre sa propre population qui se contente d’affirmer énergiquement le droit des Juifs d’exister sur cette terre. Car l’auteur est connu pour sa loyauté à l’égard d’Israël, dans la ligne du Rav Kook, son premier Grand rabbin, qui donna au mouvement sioniste ses lettres de noblesse religieuse. Mais ces détracteurs sous-estiment la clairvoyance et la capacité d’autocritique des Israéliens, le fait qu’ils n’ont peut-être pas besoin pour leur détermination indissociablement religieuse et politique d’un « opium du peuple », mais plutôt de cette hyperesthésie de l’intelligence et du cœur qu’ils pratiquent pour subsister en profondeur dans le dédale du plus grand capharnaüm médiatique et politique jamais conçu pour un conflit ethnico-religieux.

Olivier Véron, Les provinciales.

Tvi Fishman, Le livre de Hirsch.