Quelques réflexions et questions en lisant Ceci est mon sang, « une alliance suprêmement concrète », de Olivier Véron (Les provinciales, collection « La France juive », 2025).
« car Elohim n’a pas fait la mort, il ne se
réjouit pas de l’extermination des vivants.
Oui, il a créé le tout afin qu’il perdure,
les genèses du cosmos sont salutaires. »
Sagesse de Sheloma, I, 13,
traduction de André Chouraqui.
Sur la Torah, arbre du monde, donnée en alliance à telle personne désignée qui y consent (« élue » selon une décision inconnaissable), afin qu’il la transmette par invitations et filiations à tous les hommes qui le veulent bien, ont crû des branches, greffons, par marcottage ou provignage, etc., constituant du moins un peuple aux frontières floues et mouvantes, intérieurement divisé dans son union ; ce sont les « sectes » ou écoles judaïques : (liste non chronologique ni exhaustive) Haredim, Samaritains, Sadducéens, Esséniens, Zélotes, Pharisiens, Chrétiens, Hassidim, Mitnagdim, Sabbatianistes ou Dönme, Sionistes, Franquistes, Juifs pour Jésus, etc., en elles-mêmes encore divisées, jusqu’à chaque personne.
Il ne semble pas possible de proposer un credo commun, même en simplifiant, qui ne soit pas immédiatement vermoulu par la diversité des interprétations et des croyances.
Olivier Véron cite Pierre Boutang : « L’homme naît dans une communauté qu’il n’a pas choisie. Cet événement contingent et relatif constitue pour lui un engagement nécessaire et absolu ».
Mais si l’on pense être né « fils de vinaigre » (Talmud), de « mauvais sang » (Rimbaud), d’un de ces peuples qui ne méritent pas le pardon (Levinas) ?
Ne faut-il pas la liberté aimante de Ruth pour apostasier, et recevoir par une adoption mutuelle une transfusion totale ? Maître et disciple se choisissent mutuellement. « Ton peuple sera mon peuple, ton D- sera mon D- » (Livre de Ruth, I, 16).
Et mêne si l’on croit être né « fils de bon vin » (Talmud), ne faut-il pas aussi cette liberté aimante pour répondre positivement à l’invitation charnelle et spirituelle du Verbe fait chair, transmise par le peuple de ceux qui sont volontiers venus aux noces ?
Par paresse, crainte et défiance peut-être aussi, l’on entretient son ignorance des théologies, et l’on vit telle appartenance religieuse (la religion est l’ensemble des pratiques) comme une appartenance de « classe », ou pire encore.
À cette passive fidélité (l’on se rend aux noces sans savoir qui se marie, ni même ce qu’est un mariage) et déchéance, l’on doit opposer les croyances libres et décidées, conscientes (contradictoirement à « la science » !) des ignorances invincibles ou de la multiplicité des énigmes, de la validité invaincue des arguments sceptiques (qui ne mènent à aucune vérité), de l’effarante diversité des personnes.
Répudiant Jérusalem, les chrétiens se sont tournés vers Athènes et Rome.
La « grécité » signifie le dualisme, la condamnation de la matière, le monde comme une « caverne » d’illusions, le fatalisme, et l’étrangeté d’avec D- : « Un dieu ne se mêle point à l’humain », lit-on chez Platon. La Création divine, le libre arbitre, la catastrophe cosmique du crime originel, l’incarnation, l’Eucharistie, et la Résurrection contredisent l’esprit grec, a fortiori la brute cruauté de Rome.
Le « platonisme des Pères » a corrompu la souche judaïque du christianisme. « Ceci est mon sang » fut spiritualisé ou rendu symbolique. La concrétude suprême de l’alliance fut presque totalement égarée, il ne fut plus question de la restauration du monde effectuée par D- avec les hommes.
L’antijudaïsme chrétien, guerre théologique, se sécularisa et vulgarisa en antisémitisme ignorant totalement sa nature, aujourd’hui en antisionisme.
Or, miraculeusement, l’Église a déclaré hérétique ce marcionisme, et dans la Somme théologique saint Thomas docteur officiel de l’Église écrit, citant saint Denis, que « les Psaumesenferment sous forme de louange tout ce que contient la sainte écriture », ce que Joseph Ratzinger appelle « la continuité d’Israël » (O.V. page 8).
Olivier Véron, D- merci, ne manque pas de textes et d’auteurs anciens et modernes pour confirmer sa thèse et espérance qu’Israël demeure « la racine sainte sur laquelle l’Église est greffée » (Balthasar, O.V. page 55), et donc que « sans la vie du peuple juif, l’Église n’est rien » (O.V. page 9).
Il ne manque pas d’opposants non plus : toutes les formes et difformes du marcionisme, toutes les usurpations s’emparant de l’origine, de la sainteté, et de l’unité définitive.
L’alliance égarée demande son retour ou sa restauration. L’existence renouvelée d’Israël en est un signe : comme si l’on rétablissait les plans du troisième Temple.
GHISLAIN CHAUFOUR,
La Nation Française n°204.

