« La France juive. »

« La France est juive, et elle le restera ou elle disparaîtra si elle devait cesser de l’être, voilà tout. »
« La France juive est le seul “nationalisme intégral”, c’est cela “la revanche de Dreyfus.” »
Olivier Véron, L’Avenir du printemps (2014).

« Qui peut lire Le Château de Kafka (où le destin d’un homme est figuré dans la seule volonté d’être reconnu, admis, dans une ville qui n’est pas la sienne), voir toutes les fonctions, tous les actes quotidiens se pénétrer d’un intenable mystère, et ne pas chercher à guérir cette angoisse au niveau même de la réalité qu’elle a choisie pour s’exprimer ? » écrivait Pierre Boutang en 1948 (1). Les Juifs ont à peine eu besoin de lire Kafka. Leur angoisse devant une société ayant appris à lire la Bible et retournant par malheur la transcendance révélée par la loi hébraïque et universelle, pour régenter leur mise à pied, les expulser progressivement de tous les domaines de la vie (eux qui n’avaient plus connu que l’exil) et instituer toutes les étapes avant la destruction finale – cette angoisse a été guérie par les sionistes au niveau de la réalité elle-même. Yehezkel Kaufmann disait de ce « mouvement national » qu’il était « fondé sur sa véritable source historique et sur la profondeur de la gravité de sa mission. Ni les tourments passagers ni les convulsions d’agonie d’un peuple mourant ne l’ont engendré, mais le malheur d’un destin ancien » (2). Qui mieux qu’Israël alors, véritable contre-utopie, peut définir l’idéal politique « dans le souvenir des tensions et des obstacles qui se sont accomplis en lui », comme disait encore Boutang (3) ? Et aussi le construire, avec cette politique si universellement décriée parce qu’elle tient compte justement des « relations vécues, s’exprimant sous la forme de sentiments », « cette “politique des sentiments” que le faux réalisme et l’idéalisme condamnent également » (4) ? Ne voulez-vous donc pas entendre cela et voir enfin votre pays à terre s’en inspirer, camarades ? En définissant exactement la politique à partir du lien avec la communauté de naissance, cela précisément que l’homme n’a pas choisi mais qui le fait entrer à tel moment précis de la vie de son peuple dans le grand drame historique de l’Être, Pierre Boutang identifiait « l’acte d’humilité initial » (5) (du mot humus, la terre) qui ferait d’Israël aussi bien, pendant les sept décennies suivantes, la cible de toutes les détestations. Cette « politique des sentiments », c’est-à-dire le bien-fondé ou la reconnaissance de notre lien absolu à la communauté de naissance, a en effet été condamnée méthodiquement au nom de la raison par l’utopie à prétention universelle des droits de l’homme européen indéfiniment étendus. Or « il n’y a pas de “fait” pour l’homme ; avoir été terrestre est irrévocable. C’est dans la réalité métaphysique de l’homme que se trouve fondée l’apparence des sentiments et des coutumes : son rapport à une cité quelle qu’elle soit, la tension d’engagement que cela comporte, l’être de l’homme comme histoire, comme “éternelle histoire” constituent une raison, la raison… » (6). Au contraire, dans le monde révolutionnaire voulu par ses contradicteurs, « l’extraordinaire coalition de tout ce qui aspire à la dissolution de tous les liens, à la ruine de toute transcendance » (7) peut bien être baptisée du nom de liberté, le fait reste que pour elle, « l’histoire ne sera plus que le déchet de la vie » (8).
Voilà pourquoi Pierre Boutang a établi à la fois le fondement métaphysique et l’autonomie de cette politique salutaire faite pour et par la « vie “religieuse” qui, dans ses doutes mêmes, maintient l’exigence de la piété » et « le souci de l’origine » – c’est-à-dire « le sens de ce qu’il y a de précieux et de menacé dans un être fait de la mesure et de l’illimité » (9). Cette politique nous apparaît depuis qu’il en a une, le caractère marquant d’Israël depuis sa création. Une histoire authentique est faite de nombreux courants, mais celle de notre peuple ne devrait plus ignorer désormais cet inachèvement du passé qui dessine en lui-même son avenir – la trace de l’origine en lui faisant de lui « un passé qui doit être fondé, un avenir », la France juive – c’est-à-dire aussi, pour un tel peuple, une vocation.

Olivier Véron, L’Avenir du printemps, Les provinciales, 2014 (toutes dernières pages).

 • Vient de paraître chez le même éditeur : Dans le regard de Pierre Boutang : Babel ou Israël.

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1. Pierre Boutang, La Politique, la politique considérée comme souci, Les provinciales, 2014, p. 37.
2. Yehezkel Kaufmann, Gola venekhar, en hébreu, Tel Aviv, 1930, traduit et cité par Michaël Bar-Zvi, Être et exil, Les provinciales, 2006, p. 153 ; cf. aussi Y. Kaufmann, Connaître la Bible, tr. fr. L. Touboul et Cl. Duvernoy, Paris, PUF, 1970.
3. La Politique, op. cit., p. 65.
4. Ibid., p. 71.
5. « Bien loin que ce nationalisme fût une doctrine d’orgueil, il suspendait tous les bonheurs du monde à l’acte d’humilité initial, la reconnaissance d’une finitude originelle: je nais ici, et non ailleurs, fils d’une famille, héritier d’un nom. » Ibid., p. 19.
6. Ibid., p. 83.
7. Ibid., p. 125.
8. Ibid., p. 95.
9. Ibid., pp. 112, 131 et 105 : « abondante indétermination et ce qu’il faut de mesure », dit Platon, ἄπειρον et πέρας .