Après tout

« Après tout. Après exactement tout. » Jean Giraudoux, Électre.

Le Mémorial de la Shoah a placé en exergue de ses pages consacrées aux Archives clandestines du ghetto de Varsovie – les archives Ringelblum – ces mots : « Ce que nous n’avons pas pu transmettre par nos cris et nos hurlements… » – c’est-à-dire les cris d’alerte qu’on donne avant le massacre et les hurlements de douleur et de colère devant la catastrophe de la destruction par l’homme de sa propre humanité – « Ce que nous n’avons pu transmettre par nos cris et nos hurlements, nous l’avons enterré… » (David Graber, 3 août 1942, Varsovie.)
Charlotte Delbo n’était pas juive, mais elle a été témoin de l’entreprise de destruction des Juifs d’Europe. Charlotte Delbo ne s’est pas tue, mais elle a retenu longtemps et quelquefois enfoui ce qu’elle avait à dire. Aucun de nous ne reviendra, rédigé tout de suite au retour des camps n’est publié qu’en 1965. Ceux qui avaient choisi, écrit en 1967, paraît un quart de siècle après sa mort. Comment « transmettre » ? « Une photographie de la chambre à gaz montre un hangar banal. Mais j’ai vu déferler sur Auschwitz, où je suis arrivée le 27 janvier 1943, des Juifs de toute l’Europe, des populations entières que les SS poussaient vers ce hangar et qui y disparaissaient pour toujours », écrit-elle pour répondre, à ceux, trente ans après, qui n’écoutent pas les témoins de cette disparition : « Nous aurions, en rentrant, porté témoignage pour tenir la promesse que nous avions faite là-bas : dire ce que c’était, et, aujourd’hui on vient nous demander si les chambres à gaz étaient un mythe [1] ? » Le souci de transmettre a bien été au coeur de l’oeuvre de Charlotte Delbo – « Rien n’est flou dans le souvenir de Françoise » – mais de sa vie aussi, sa destinée, depuis l’engagement dans le risque de mort en 1941, jusqu’à la survie personnelle arrachée à l’industrie de la mort à Auschwitz.
Lorsque à l’automne 1941 elle rompt avec la tournée en Amérique latine de Louis Jouvet, dont jeune étudiante de philosophie connaissant la sténo, elle était en 1937 devenue la secrétaire (comme Jean Anouilh un peu auparavant), c’est parce qu’elle vient d’apprendre l’exécution par Vichy d’un camarade pour fait de résistance, et décide de rejoindre son mari lui aussi engagé dans la lutte. Transmettre ici c’est continuer leur combat. « Folle… tu vas te faire prendre », prédit le maître, qui d’abord refuse de lui rendre son passeport.
Revenue le 15 novembre à Paris, elle est prise en effet trois mois et demi plus tard, le 2 mars 1942, avec son jeune époux, Georges Dudach (réseau Polizer, pour la publication des Lettres françaises). La scène de leurs adieux à la prison de la Santé est pleine de délicatesse et de pudeur, mais c’est de la bouche de son mari, qui va être fusillé peu après, ce 23 mai à l’aube, qu’elle reçoit l’ordre cruel de vivre :
— Je sais que tu es brave, je sais que tu sauras vivre sans moi. Il faut que tu vives, toi. (…) Nous avons lutté de tout notre coeur. Je tombe avant de toucher au but. Toi tu verras la victoire.
Un ordre, non une promesse, comme elle le comprendra plus tard, un ordre de combat. Certes il ne savait pas alors, « pouvait-il seulement imaginer qu’il me faudrait encore passer par Auschwitz et Ravensbrück (…) on ne savait pas ce qu’était la déportation » ; mais lorsqu’elle l’apprendra, lorsque voyant partir une à une ses camarades de détention jour après jour elle doutera de devoir vivre à nouveau, elle recevra encore une fois formellement le commandement de ne pas céder à la séduction de la mort, la mission de survivre. Elle le raconte dans sa première pièce, sa pièce sur Auschwitz – Qui rapportera ces paroles [2] ? – où une camarade déportée dit à une autre « Françoise » :
— Un combattant ne se suicide pas (…) Tu n’as pas le droit parce que tu n’es pas seule. (…) Il faut qu’il y en ait une qui revienne pour dire. (…) Ce n’est pas nous qui sommes en cause, c’est l’histoire et les hommes veulent connaître leur histoire.
Ainsi Charlotte Delbo – « Électre insensible ? » – aura toujours vécu sur ordre : c’est le premier devoir du combattant. Paul (le saint) l’avait formulé ainsi : mourir est « préférable », mais demeurer est « nécessaire à cause de vous [3] ». Vivre ou mourir c’est la question politique par excellence, la question du théâtre, « To be or not to be ». Ce vivre pour les autres ou mourir pour les autres, cette mission assignée par l’histoire, c’est le message et la force politiques du théâtre de Charlotte Delbo, sa vocation.
Dans une lettre à Louis Jouvet [4], publiée en 1977, mais qu’elle semble avoir écrite ou commencée avant la mort de celui-ci en 1951, elle paraît à la recherche d’un art dramatique possible après Auschwitz, afin de transmettre et comprendre ce qu’elle y a vécu. Ceux qui avaient choisi en accomplit l’illustration. Le voyage d’Eurydice, auprès du sien, « n’était qu’une plaisante excursion » et le destin brutal d’Hamlet (ce jeune homme avec des scrupules dont elle se fait une idée fausse), une facile libération. Au théâtre c’est dans le désert d’« une minute grave et prédestinée » que se révèle « la solidarité des hommes ». Mais à Auschwitz ? Les personnages romanesques, les personnages de littérature s’évanouissent, « parce que la lumière de l’atroce les boit », cependant le personnage de théâtre est comme rivé par la parole proférée à son acte éternellement car il exige toujours de se redire, « le personnage de théâtre pris au moment de sa vie où il se déclare ». À Auschwitz Ondine demeure et erre dans les marais, Électre « inflexible » proclame : « Que tout s’embrase, que tout s’écroule, que tout sombre, mais que la vérité éclate » ; et Antigone – « Cette odeur… Nos camarades… Antigone ramassant de la poussière avec ses mains » – une jeune débutante, avait de la « grandeur ». Dans la Grèce dramatique actuelle de Charlotte Delbo, la plus dure, le théâtre de la vie ou la mort dans la fidélité donne un goût de vivre qui ne faiblit pas « minute après minute » : ce n’est pas la plus facile conquête de l’Occident, mais c’est peut-être cela qu’il lui appartient de transmettre. Dans la « lettre » à Jouvet, elle expliquait ainsi comment, en prison, elle avait vu la silhouette d’Ondine se détacher du mur « au moment même où j’entrai dans la cellule de Hans ». Charlotte Delbo y décrit si précisément le sens dramatique avec lequel elle a perçu ses derniers instants avec son mari – avant que ne lui manque à jamais « la certitude d’être aimée », c’est-à-dire qu’il lui arrive de vivre en vrai le drame d’Ondine – que cela paraît la manifestation primitive du désir de répéter cette scène éternellement, cette scène jouée dans la mémoire qui sera, dans Ceux qui avaient choisi, le cœur battant du drame. Mais il apparaît surtout que si la mort fait partie de la vie, le théâtre est ce qui permet de la vivre, la parole révélant un fatum (« l’irrémédiable accompli »),qui façonne le destin en projetant dans un autre élément que la vie le souvenir de ce qui serait vécu – « savoir que moi aussi je devrais oublier me déchirait le cœur ».
Dans un article où elle « rapportait » encore une discussion avec de jeunes Allemands dans le Péloponèse, suscitant leurs questions à cause de ses bras nus, et évoquant la bande à Baader – ces personnages en quête d’un rôle tragique dans l’histoire d’une Allemagne qui ne l’était plus –, elle notait : « Depuis Jésus-Christ, des hommes, jeunes, la plupart, ont voulu sacrifier leur vie pour sauver les autres hommes [5]. » Oui, depuis le commencement de notre ère, c’est la vie qui commande à la mort, et lui assigne ses limites, son but et même son ambition. Si Charlotte Delbo, au coeur même de sa désolation, a découvert ce principe, cet objectif de vie, la pièce que nous éditons aujourd’hui, et qui sera créée demain pour la scène, n’est pas la moindre dans son dispositif, mais justement : comme elle avait mis vingt ans pour faire paraître Aucun de nous ne reviendra (1965) – ce premier pas pourtant posé tout de suite au retour des camps dans la littérature (juin 1945- 1946) – Ceux qui avaient choisi, écrit pour le théâtre en février-mars 1967 aura mis plus de quarante ans à voir le jour, à venir jusqu’à nous, c’est heureux. C’est heureux parce que c’est à nous : les témoins ne sont plus, et la question soulevée par Theodor Adorno en connaissance de cause reçoit cette importante réponse : c’est justement parce qu’il y a eu Auschwitz que la douceur de vivre est sacrée, c’est parce qu’il y a eu Auschwitz qu’il faut que la parole reprenne, dure, continue ; c’est parce qu’il y a eu Auschwitz qu’il faut qu’elle se soulève comme l’ombre immense d’un peuple aimé qui disparut sans sépulture. « Le service rendu à la poussière est ce qui permet le désentravement de l’âme [6]. »
Voilà l’héritage grec, juif, chrétien, voilà notre héritage pour la douceur de vivre en dépit du désastre. La poésie de l’art en tant que lien gardé éternellement avec la vie vécue des morts, au-delà de leur disparition, témoigne en faveur de la vie même, porte ce témoignage en faveur de la vie. La détermination abrupte, presque violente, avec laquelle Françoise met fin à la conversation, sa force de caractère et la beauté douce et terrible de son lien avec le passé pourraient faire croire qu’il y a une excessive dureté dans la forme d’intransigeance au sein de son caractère (un trait « emprunté » à l’Électre de Giraudoux que Jean Anouilh verra aussi chez Antigone). Ce serait oublier qu’elle ressemble fort à Charlotte, et que la conversation même la montre tellement prévenante, douce et si courtoise à l’égard de son interlocuteur – c’est d’ailleurs là son seul excès : « Nous sommes deux écorchés, chacun couvrant ses écorchures aussi dignement que possible. Nous ne pouvons pas échanger trois phrases sans nous demander pardon. »

Au théâtre ce sera aux comédiens et au metteur en scène, et certainement aussi aux musiciens de rue de camper le déchirant dilemme où pousse l’amour de vivre, de rendre sensible toute la subtilité et la sensualité de Charlotte Delbo. Ce n’est certes pas par mépris du monde mais par passion pour lui qu’il nous somme de marquer les limites, et l’impérieuse noblesse à respecter. Jusque dans les détails de cette pièce sera donc empreinte l’ombre de tous les soleils engloutis. C’est cette résistance-là, cette foi-là, cette fidélité-là qui nous enseignent de vivre et peuvent donner le goût de continuer une civilisation.

Olivier Véron

[1] « Démythifier ou falsifier », Le Monde, 11-12 août 1979.

[2] Écrite en1966, publiée en 1974.

[3] Lettre aux Philippiens, 1, 21-24, trad. Tob.

[4] Spectres, mes compagnons, publié d’abord en traduction aux États-Unis en 1971 et 1973.

[5] « On insulte les morts, maintenant ? » Le Monde, 18 novembre 1977.

[6] Pierre Boutang, Dialogues avec George Steiner, « Sur le mythe d’Antigone », J.-C. Lattès, 1994.