Saskia Cohen Tanugi, Le Lien : « Tu vas te faire prendre. »

Charlotte Delbo, la bonne âme de Jouvet

 

« Née en 1913, Charlotte Delbo fait partie, dès l’âge de 19 ans, des Jeunesses communistes. Elle épouse le jeune journaliste George Dudach en 34. Étudiante en philosophie et connaissant la sténo, elle devient alors dès 1937 l’assistante et la secrétaire de Louis Jouvet, travaillant à l’Athénée et notant ses mises en scène et ses directions d’acteur. En 1940, Louis Jouvet part un temps à la campagne. Elle lui sert alors de liaison avec le théâtre de l’Athénée. Le gouvernement de Vichy se mettant en place, Louis Jouvet décide d’emmener toute la troupe en Amérique latine pour une tournée des spectacles de l’Athénée. Selon certains documents les ambassadeurs de France et d’Allemagne assistaient aux spectacles. Selon d’autres, c’est pour éviter toute main mise de Vichy que Jouvet décida d’un éloignement géographique de sa troupe. Dès qu’elle apprend la mort par guillotine d’un de ses compagnons rentrés en résistance, Charlotte Delbo décide de quitter l’Amérique du sud. Elle décide d’interrompre toute participation à la tournée, de rentrer en France et de se battre contre le régime de Vichy. Elle en fait part au « Maître ». Louis Jouvet s’y oppose fermement. Il refuse de lui rendre son passeport : « tu vas te faire prendre. » Trois mois et demi après son retour, le 2 mars 1942 elle est arrêtée avec son mari pour faits de résistance. George Dudach sera fusillé le 23 mai 1942. Elle n’aura eu droit qu’à une dernière entrevue avant sa mort. Elle sera ensuite transférée au fort de Romainville, puis déportée à Auschwitz par le convoi de 24 janvier 1943. Certains documents rapportent que son groupe de femmes est entré dans le camp en chantant la Marseillaise. C’est sous le numéro 31661 qu’elle est envoyée à Ravensbruck. De Romainville à Ravensbruck, elle utilise comme moyen de résilience le théâtre, la littérature et la parole. « Chacun témoigne avec ses armes, je considère la poésie et le langage comme les plus efficaces. » Elle organise des « représentations » en récitant pour ses compagnes de détention les textes des pièces de théâtre, y introduisant les mises en scène et les éclairages compris de Louis Jouvet. En 1945, elle fait partie des survivants libérés par la croix rouge. Elle reprend alors son travail avec Louis Jouvet, qui avait rompu en Amérique Latine tous liens avec l’ambassade de France et d’Allemagne dès 43, suite à l’annonce de la déportation de son assistante. Il sera reçu par le Général De Gaulle après 45 et obtiendra la légion d’honneur. Charlotte Delbo restera son assistante jusqu’en 1947. Olivier Veron dans sa post-face rapporte qu’en 1951, Charlotte Delbo adresse à Jouvet une longue lettre où elle lui parle de ses questions sur le théâtre, sur ce qu’il est encore possible de faire et de représenter après Auschwitz. (Cette lettre est publiée en 1971 sous le titre Spectres, mes compagnons) Nous ne savons pas qu’elle fut la réponse de Jouvet. Nous pouvons simplement étudier son parcourt de metteur en scène après les années 50, pour y répondre. Celui de Charlotte Delbo est évidemment irrémédiablement marqué par le passage en camp. Presque toutes ses œuvres de théâtre, ses romans, ses articles ont traits à la déportation. Elle rentre à l’O.N.U. dans cette période d’après la tragédie et meurt à Paris en 1985. Plusieurs de ses œuvres n’ont été éditées qu’après sa mort.

Ceux qui avaient choisi est une courte pièce à trois personnages écrite en février-mars 67. 24 ans après la déportation de l’auteur. Charlotte Delbo est restée longtemps sans vouloir la publier. Elle y discute de la différence entre ceux qui ont suivi le régime nazi et ceux qui choisissent de le contrer. Son texte est une tragédie de ’’l’après-tragédie ». Le style est sobre, naturaliste. Elle veut faire part avant tout, d’un événement réel, qu’elle reproduit intégralement en un long flash back : la dernière entrevue en prison, avec son mari, avant son exécution. Son dernier ordre de mission : continuer à vivre. Continuer à résister en maintenant son corps en bonne santé et sa pensée, libre. La question politique de la résistance, celle de vivre ou mourir n’a plus court. Il va mourir. Elle doit vivre. Tout le reste de la pièce de théâtre traite de l’affrontement courtois à la terrasse d’un grand café d’Athènes, entre un allemand, Werner, dont la femme a été déportée pour avoir protégé des Juifs et Françoise, une jeune femme rescapée des camps dont le mari a été exécuté pour faits de résistance. Vingt ans ont passé. Vingt années de réflexion pendant lesquelles les blessures n’ont pas été cicatrisées, et le pardon n’a pas été accordé. La pièce en deux actes retrace les différentes questions posées aux valeurs culturelles et intellectuelles d’un occident fervent admirateur de la Grèce Antique et qui malgré la haute qualité de ces valeurs n’est pas parvenu à échapper à la barbarie. Avec un sens dramatique certain, elle fait part de l’insupportable expérience qu’est la confrontation avec la violence destructrice d’une idéologie. Cette pièce historique et sensible traite de la mémoire politique, et de la vocation de la parole avec l’adversaire d’hier. Charlotte Delbo croit à la parole. Elle ne répare rien. Mais elle met les mots sur des images et des douleurs qui ne lui seraient que des « spectres et compagnons » terribles sans cela. Si elle a obéi à la mission confiée par son mari quelques heures avant sa mort, ce n’est que pour répondre 25 ans plus tard, à son ancien bourreau. Pour lui parler. Pour avoir la force d’écrire un dialogue pour lui, sur lui et contre lui. »

Saskia Cohen Tanugi, Le Lien, n°368, mars 2012.