Étonnante actualité de Voltaire : les races. (Extrait.)

Selon la théologie catholique (issue en droite ligne du judaïsme), l’humanité forme une espèce ultime, qui ne classe plus que des individus de même nature ou essence, et accidentellement différenciés.
Chaque homme est doué de libre arbitre, c’est-à-dire d’une volonté souveraine conseillée par une raison en chacun identique, qui le rend maître ou libre des actes réfléchis et délibérés.
Le libre arbitre constituant à l’évidence une dignité, (« il nous rend en quelque façon semblables à Dieu en nous faisant maîtres de nous-mêmes, pourvu que nous ne perdions point par lâcheté les droits qu’il nous donne » [1]), chaque individu de l’espèce humaine reçoit le titre de personne.

Que pense Voltaire de la théologie catholique ?
« La théologie scolastique (écrit-il dans l’Essai sur les moeurs [2].), fille bâtarde de la philosophie d’Aristote, mal traduite et méconnue, fit plus de tort à la raison et aux bonnes études que n’en avaient fait les Huns et les Vandales. »
Il s’est alors abandonné à la « raciologie » naissante, devenant ainsi un des pères fondateurs du « mythe aryen ». (…)

Hitler déclarait à Rauschning : « Naturellement, je sais aussi bien que tous vos intellectuels, vos puits de science, qu’il n’y a pas de races, au sens scientifique du mot. Mais vous, qui êtes un agriculteur et un éleveur, vous êtes bien obligé de vous en tenir à la notion de la race, sans laquelle tout élevage serait impossible. Eh bien, moi, qui suis un homme politique, j’ai besoin aussi d’une notion qui me permette de dissoudre l’ordre établi dans le monde et de lui substituer un nouvel ordre, de construire une anti-histoire. […] Pour accomplir cette tâche, la notion de race est tout à fait utilisable. » [3]
Et si ce n’est pas la race, c’est l’inconscient, le caractère, l’hérédité, l’homme-machine neuronal, le bricolage des nécessités par le hasard, et les autres tropismes ; mais que pouvait-on attendre du matérialisme athée sinon « la reconnaissance de valeurs purement biologiques » [4] et leur application au domaine politique ?
Léon Poliakov a décrit à la perfection ce mouvement qu’il nomme « le mythe aryen. » [5]
Le XVIIIe siècle (écrit-il) « admettait volontiers que les espèces les plus diverses peuvent se croiser. (…) à la fin du siècle, Johann Fabricius, élève de Linné, démontrait comment les Nègres descendaient d’un croisement entre les hommes et les singes (…) ». [6]

Ce dont nous avons l’écho chez Voltaire, dans un petit pamphlet aryaniste intitulé Les Lettres d’Amabed : « C’est une grande question parmi eux s’ils sont descendus des singes, ou si les singes sont venus d’eux. Nos sages ont dit que l’homme est l’image de Dieu : voilà une plaisante image de l’Être éternel qu’un nez noir épaté, avec peu ou point d’intelligence ! Un temps viendra, sans doute, où ces animaux sauront bien cultiver la terre, l’embellir par des maisons et par des jardins, et connaître la route des astres. » [7]
Contre le fixisme qu’ils prétendaient lire dans la Bible, les scientifiques voulaient prouver par des croisements que des passages étaient ouverts entre les espèces : « Ainsi, en Angleterre, Locke assurait avoir vu de ses propres yeux “une créature issue de l’union d’un chat et d’un rat, et qui réunissait les traits bien apparents de l’un et de l’autre”. En France, Réaumur croisait de même, avec succès pensait-on dans le monde savant, une poule et un lapin, et Maupertuis proposait de multiplier, dans les ménageries, les “unions artificielles” ; le vétérinaire Bourgelat prétendait avoir disséqué une “jumart”, issue d’un taureau et d’une jument. Les observations de Fortunio Liceti, d’après lequel un homme pouvait féconder une vache, et même une poule, continuaient à être discutées au début du XVIIIe siècle ». [8]
Il n’est pas inutile de connaître cette « philosophie vétérinaire » [9], cette « biologie appliquée » [10], pour bien entendre l’ironie de Voltaire devant le nègre de Surinam, et entrevoir comment elle se poursuit actuellement dans notre collectivisme.

L’article « Adam » du Dictionnaire philosophique réaffirme la thèse du polygénisme : « ils disent qu’il est bien difficile qu’Adam qui était roux, et qui avait des cheveux, soit le père des nègres qui sont noirs comme de l’encre, et qui ont de la laine noire sur la tête. » Le Traité de métaphysique le redit : « Il me semble alors que je suis assez bien fondé à croire qu’il en est des hommes comme des arbres ; que les poiriers, les sapins, les chênes et les abricotiers ne viennent point du même arbre, et que les blancs barbus, les nègres portant laine, les jaunes portant crins, et les hommes sans barbe, ne viennent pas du même homme. » [11]
« Les fétiches hollandais qui m’ont converti (déclare le nègre de Surinam à Candide et Cacambo) me disent tous les dimanches que nous sommes tous enfants d’Adam, blancs et noirs. Je ne suis pas généalogiste ; mais, si ces prêcheurs disent vrai, nous sommes tous cousins issus de germains. Or vous m’avouerez qu’on ne peut pas en user avec ses parents d’une manière plus horrible. »
Ces paroles permettent à Voltaire de railler une “erreur” (la lignée unique par Adam et donc la négation de la notion de race) et la pratique inconséquente de cette “erreur”.
Voltaire (écrit Poliakov  [12]) « se conformait à la vue commune en plaçant les Noirs tout au bas de l’échelle » ; voici donc ce qu’il faut entendre devant l’esclave de Surinam : « Leurs yeux ronds, leur nez épaté, leurs lèvres toujours grosses, leurs oreilles différemment figurées, la laine de leur tête, la mesure même de leur intelligence, mettent entre eux et les autres espèces d’hommes des différences prodigieuses. Et ce qui démontre qu’ils ne doivent point cette différence à leur climat, c’est que des Nègres et des Négresses, transportés dans les pays les plus froids, y produisent toujours des animaux de leur espèce, et que les mulâtres ne sont qu’une race bâtarde d’un noir et d’une blanche, ou d’un blanc et d’une noire. » [13]
Pour Voltaire les nègres sont autres physiquement et intellectuellement, leur faible intelligence explique leur cruauté et leur consentement à l’esclavage : « (…) Ils ne sont pas capables d’une grande attention ; ils combinent peu, et ne paraissent faits ni pour les avantages ni pour les abus de notre philosophie. Ils sont originaires de cette partie de l’Afrique, comme les éléphants et les singes ; guerriers, hardis et cruels dans l’empire de Maroc, souvent même supérieurs aux troupes basanées qu’on appelle blanches ; ils se croient nés en Guinée pour être vendus aux blancs et pour les servir ». [14]
Monogenèse ou polygenèse, tel n’est pas le problème. Il s’agit de savoir si les hommes sont de même nature, si leur nature rationnelle est partout identique. L’universalité des lois de la logique montre à l’évidence que oui. Encore faut-il savoir distinguer l’univoque de l’analogue, les idées de la raison – des idées de l’imagination (ou genres fantastiques, comme dit Vico), ce qui exige une théorie de l’abstraction qui ne confonde pas la conception des idées par une mise à jour du noyau rationnel de tel ordre de choses, et la conception d’une forme intellectuelle par composition de ressemblances. Faute de quoi l’on continue d’opposer mythe et raison, pensée sauvage et science ou démonstration. Or, pour hausser la science et le « génie de l’occident » en faisant table rase du passé, nos philosophes et scientifiques ont nié que ce qui pense et procède par fables ou mythes, à savoir la poésie ou la littérature, puisse atteindre à la vérité et constituer une connaissance salutaire ; cuisinant les pures rancissures de Kant, ils ont réduit la littérature à des effets ou gains de « plaisir » (la valeur kitsch…), et rejeté dans l’enfer ou les limbes du savoir les nombreux siècles de maintes civilisations. Mais par ce même mouvement d’avarice et de vanité, ils se sont rendus incapables de ne pas confondre leurs métaphores (leurs fables), leurs images et figures et leurs concepts rationnels, puis leurs concepts et les réalités observées, en général leur art et les choses ; ils ont donc bâti des théories et des démonstrations mêlées par inconscience d’éléments fabuleux, auxquelles ils adhèrent persuadés de ne rien croire, comme s’il s’agissait de l’expression immédiate du réel. La même erreur conduit Voltaire – pourtant si bon conteur – à lire les récits bibliques comme des définitions géométriques (quelle jouissance dans cette erreur !), et à ne comprendre ni Homère, ni les mythologies, ni Shakespeare.
De Voltaire à nos racistes actuels (qui sont aussi et nécessairement des idyllistes de la civilisation du Travailleur), c’est le même discours.

(…)

Deux passages de la Civilisation africaine de Leo Frobenius nous consoleront un peu de ces appels au meurtre fardés en « constatations objectives ».
Lorsque les premiers navigateurs européens de la fin du Moyen Âge arrivèrent dans la Baie de Guinée et abordèrent à Vaïda (raconte Frobenius), « les capitaines furent fort étonnés de trouver des rues bien aménagées, bordées sur une longueur de plusieurs lieues par deux rangées d’arbres ; ils traversè-rent pendant de longs jours une campagne couverte de champs magnifiques, habitée par des hommes vêtus de costumes éclatants dont ils avaient tissé l’étoffe eux-mêmes ! Plus au Sud, dans le royaume du Congo, une foule grouillante habillée de “soie” et de “velours”, de grands États bien ordonnés, et cela dans les moindres détails, des souverains puissants, des industries opulentes. Civilisés jusqu’à la mœlle des os ! Et toute semblable était la condition des pays à la côte orientale, la Mozambique par exemple. »
Quelle gloire pour Voltaire s’il avait réhabilité l’Afrique et écrit ce « Civilisé jusqu’à la mœlle des os ! » Hélas, Frobenius n’est pas lu, tandis que l’on enseigne minutieusement dans les lycées et les universités les multiples pamphlets racistes et antijudaïques (antisémites et antichrétiens) des philosophes allemands.
« Les révélations des navigateurs du XVe au XVIIe siècle, continue Frobenius, fournissent la preuve certaine que l’Afrique Nègre qui s’étendait au Sud de la zone désertique du Sahara était encore en plein épanouissement, dans tout l’éclat de civilisations harmonieuses et bien formées. Cette floraison, les conquistadores européens l’anéantissaient à mesure qu’ils progressaient. Car le nouveau pays d’Amérique avait besoin d’esclaves et l’Afrique en offrait : des centaines, des milliers, de pleines cargaisons d’esclaves ! Cependant la traite des noirs ne fut jamais une affaire de tout repos ; elle exigeait sa justification ; aussi fit-on du Nègre un demi-animal, une marchandise26. Et c’est ainsi que l’on inventa la notion du fétiche (portugais : feticeiro) comme symbole d’une religion africaine. Marque de fabrique européenne ! Quant à moi, je n’ai jamais vu dans aucune partie de l’Afrique Nègre les indigènes adorer des fétiches.
« L’idée du “Nègre barbare” est une invention européenne qui a, par contre-coup, dominé l’Europe jusqu’au début de ce siècle. » [15]

Voici ce que Frobenius a vu et admiré :
« En 1906, lorsque je pénétrai dans le territoire de Kassaï-Sankuru, je trouvai encore des villages dont les rues principales étaient bordées de chaque côté, pendant des lieues, de quatre rangées de palmiers, et dont les cases, ornées chacune de façon charmante, étaient autant d’œuvres d’art. Aucun homme qui ne portât des armes somptueuses de fer ou de cuivre, aux lames incrustées, aux manches recouverts de peaux de serpent. Partout des velours et des étoffes de soie. Chaque coupe, chaque pipe, chaque cuiller était un objet d’art parfaitement digne d’être comparé aux créations du style roman européen. Mais tout cela n’était que le duvet particulièrement tendre et chatoyant qui orne un fruit merveilleux et mûr ; les gestes, les manières, le canon moral du peuple entier, depuis le petit enfant jusqu’au vieillard, bien qu’ils demeurassent dans des limites absolument naturelles, étaient empreints de dignité et de grâce, chez les familles des princes et des riches comme chez celles des féaux et des esclaves. Je ne connais aucun peuple du Nord qui se puisse comparer à ces primitifs pour l’unité de civilisation.
« Hélas, les dernières “Iles des Bienheureux” furent submergées elles aussi par le raz de marée de la civilisation européenne. Et la beauté paisible fut entraînée par les flots. » [16]

In Ghislain Chaufour, Candide antérot,, © Les provinciales, 2009.

[1] Descartes, Les Passions de l’âme, article 152.
[2] chapitre 82, page 767
[3] Hermann Rauschning, Hitler m’a dit, page 310.
[4] ibid, page 311
[5] Le Mythe aryen Calmann-Lévy, 1971.
[6] idem, page 146.
[7] Romans et Contes, page 540.
[8] Le Mythe aryen, page 146..
[9] expression de Herder citée par Poliakov.
[10] Hess définissait ainsi le national-socialisme, évidemment pour le louer.
[11] Mélanges, page 161.
[12] op. cit.
[13] Essai sur les mœurs, tome I, « des différentes races d’hommes », page 6 ; nous soulignons, on remarquera ce que Voltaire accepte comme une démonstration.
[14] Essai sur les mœurs, tome 2, « Des découvertes des Portugais », pages 305-306.
[15] Leo Frobenius, La Civilisation africaine ; Le Rocher, 1987 ; pages 16 et 17.2
[16] idem, pages 17 et 18.