Olivier Véron, Les provinciales : « Sans Michel Onfray »

Lorsqu’il publie Précis de Foutriquet, pamphlet contre le président de la République en pleine campagne pour les élections décisives de 1981, qui sera battu, Pierre Boutang n’est certes pas le premier venu. Né en 1916, comme François Mitterrand, jeune normalien agrégé de philosophie qui fut exceptionnellement chargé avant la guerre, par Charles Maurras, de la prestigieuse revue de presse d’Action française, il avait été révoqué de l’Éducation nationale pour son engagement, dès septembre 1941, en Afrique du Nord au côté du général Giraud, alors rival de De Gaulle ; cela l’avait condamné longtemps au journalisme et, « dans le regard de Péguy (1) », il avait fondé, après la mort de Maurras un flamboyant hebdomadaire de politique transcendantale qui reste inégalé jusqu’à nos jours, La Nation française (1954-1967) ; réintégré dans l’enseignement en 1967 par Charles de Gaulle, dont il avait soutenu le retour au pouvoir pendant la guerre d’Algérie et suivi le dialogue avec le comte de Paris (2), il avait publié en 1973 sa thèse illustre, Ontologie du secret (ou « ontologie de l’idée d’origine » (3)), « un des maîtres-textes métaphysiques (4) » du XXe siècle qui lui vaudra d’être élu en 1976, à soixante ans, à la chaire de métaphysique de la Sorbonne, avec le soutien d’Emmanuel Levinas auquel il succédait : « vous avez là un maître (5) ». Cette élection elle-même avait causé un peu de tapage, de nouveaux « mandarins de la fonction parlante (6) » s’en étant indignés dans une pétition aux motifs surannés.

Du haut de sa chaire – ou plutôt depuis sa verrière sur les hauteurs de Saint-Germain-en-Laye –, Boutang ne chôme pas et publie plusieurs livres marquants : Le Purgatoire en 1976, Reprendre le pouvoir en 1977, Apocalypse du désir en 1979, en 1980 il interrompt la rédaction de son La Fontaine politique (celui-ci paraîtra l’année suivante) pour écrire, du 5 au 30 septembre 1980, le livre que l’on va lire ; et puisqu’il ne rédigeait plus ses « Politiques » dans son propre journal, il intervient dans d’autres colonnes, notamment celles du « quotidien de référence » alors, Le Monde, qui présente ainsi sa « libre opinion » : « M. Pierre Boutang est un philosophe “engagé”, adjectif un peu faible quand il s’agit de ce penseur catholique et monarchiste, qui s’est acquis une réputation de polémiste redoutable… » Le 27 juillet 1979, il y avait ainsi publié, contre le chef de l’État qu’il n’appelait pas encore Foutriquet (mais c’est sous ce nom seulement qu’il voudra l’expédier dans l’histoire), une impressionnante « Pétition à un chef d’État qui ne peut s’empêcher de parler »: celui-ci, comme le nôtre, était intarissable, se rêvant penseur profond, mais ce n’est qu’un menteur. Il s’étiquette lui-même bizarrement « homme d’État de l’espèce conceptuelle », et Boutang lui applique scrupuleusement cette définition empruntée à l’auteur fétiche du président (Maupassant) : « En lui, aucun sentiment simple n’existe plus. Il n’a pas un élan, pas un cri, pas un baiser, qui soient francs, pas une de ces actions instantanées que l’on fait parce qu’on doit les faire » ; « duplicité ou absence combinée avec une admirable présence de la vanité et de l’intérêt », complète Boutang, qui termine par ces mots : « Je résume donc cette pétition, dont vous êtes, monsieur, à la fois le destinataire et l’objet : vous devriez vous taire. En parlant vraiment trop, vous vous ferez connaître… Ou, si vous aimez tellement la littérature, allez-vous-en (7) ! » On sut plus tard que l’intéressé s’était plaint après cette lettre du Monde qui le désobligeait : « Je ne sais pas pourquoi il ne m’aime pas » – il n’avait donc pas compris, et la phrase terminale n’ayant pas été suivie d’effet, Boutang la répétera plus fortement avec ce livre dont les trois parties « Le Menteur », « Le Pourrisseur » et « le Fossoyeur », conduisent implacablement à une seule conclusion : « Il faut qu’il parte ! »

Boutang était assez indifférent aux concepts républicains de droite et de gauche : « J’étais boursier dans un lycée, et je savais par contact quelle dérision c’était que l’égalité humaine proclamée par cette société (8) », disait-il de ses années de jeunesse, et il avait terminé un précédent ouvrage sur cette phrase devenue célèbre : « Notre société n’a que des banques pour cathédrales ; elle n’a rien à transmettre qui justifie un nouvel “appel aux conservateurs” ; il n’y a, d’elle proprement dite, rien à conserver (9). » Cependant, héritier de Joseph de Maistre, Boutang continuait à se méfier des passions égalitaires et révolutionnaires en particulier communistes, cela n’allait donc pas de soi d’appeler à voter – écartant les candidats se réclamant d’un gaullisme rejeté par le chef de l’État mais assez peu capables, alors, de le battre, Michel Debré, Jacques Chirac et Marie-France Garaud – pour un socialiste capable de s’allier avec le PCF dans un programme commun de gouvernement, François Mitterrand. Dès le début de l’année 1981 et alors que le président sortant n’a pas encore déclaré sa propre candidature il proclame : « S’il se présente, je voterai Mitterrand. Sans hésiter. Il est peut-être affreusement dangereux. Mais ça ne sera pas pire (10). »

Comment cela se fait-il ? On va le voir, car Boutang décrit à grands traits convainquants le caractère et la politique de Foutriquet, assez pour que nous puissions reconnaître en lui avec effroi, quarante ans après, le premier spécimen d’une détestable lignée : le représentant d’« une tyrannie molle, à bras et face de poulpe », qui n’exclut pas certaine brutalité, du moment qu’elle s’exerce sur des « frères brimés et follement matraqués ». « Le principe de ses choix échappe à l’entendement », mais retenons ceci : « l’absence de conviction initiale, la disponibilité pour le spectacle, ou pour la récupération du spectateur – aujourd’hui, du téléspectateur – est le premier caractère de Foutriquet comme de ses victimes. » Ce que Boutang appellera, une décennie plus tard, « la théâtrocratie », reprenant le mot de Platon (non de Guy Debord). Au principe le mensonge, « quelque chose d’inavouable », plus grave que « le goût de l’argent » et qui appelle la panoplie des déguisements et des « foutriquetteries » : vices sans nom ; mythologies ; évacuation de la Croix et de l’histoire ; destruction organisée de la famille et de ses traditions ; avec cela : gabegie meurtrière dans la politique africaine, hostilité à l’égard d’Israël, complicité avec ses ennemis (Boutang distingue cela de la politique de De Gaulle ordonnée à la souveraineté nationale), fréquentation basse de quelques monstres ; et le plus lourd de conséquences, la préférence européenne : celui qui, au sommet de l’État, « proclame que la France est en passe de finir » et prépare sa disparition « se trouve en situation de forfaiture, et doit être déposé ». « Plus le devoir est haut, plus la forfaiture est horrible, menace les racines de la vie. » 

Quelle méthode pour s’y opposer, éviter que ces racines ne meurent ? « En temps de guerre ou de révolution, il faudrait songer à d’autres moyens, qui ne sont ni de mon goût ni mon affaire ; dans la situation présente, il faut que soit créée soudainement la situation où il se rend, où le scandale selon la vérité est plus fort que le scandale de la vérité chez les bien-pensants ; où il n’ose plus affronter le jugement du nombre, parce que, même si ce jugement lui restait favorable, le bruissement de la forêt en marche qui aurait atteint son oreille, et la certitude de devoir affronter un combat inexpiable lui conseilleraient la reddition inconditionnelle. » 

Est-ce à ce nouveau chapitre de Technique du coup d’État que pensait Michel Onfray lorsqu’il décida de publier au mois de mars prochain son livre contre le Président sortant et appeler celui-ci Foutriquet (11) ? Je ne crois pas que son raisonnement et son libelle aillent si loin. Mais alors, serait-ce pour parader ? Je ne le crois pas non plus mais si non, pourquoi refuse-t-il de donner le nom, comme l’avait fait Boutang à ce stade, de celui qui pourrait obtenir le résultat escompté six semaines plus tard ?

Une rapide observation s’impose. La « démarche anthropocentrique » dont se réclament explicitement les Foutriquet est « un nihilisme pratique, et la pire espèce du nihilisme, un nihilisme “bourgeois” », écrit Boutang. Le mal affecte notre Occident depuis qu’il a commencé de braver l’interdit de l’usure, dit-il (le prêt à intérêt). « Dieu est devenu l’arithmétique, comme dit Sganarelle à Don Juan » et sacre pour son service et pour notre malheur de serviles argentiers, qui grèvent l’avenir des peuples. Dans le pays ce nihilisme exubérant a pris racine (si j’ose dire), il foisonne depuis le bas embourgeoisé et sale jusqu’à la tête de l’État envahie par la même herbe folle qui s’oppose à sa restauration, ou comme dit Éric Zemmour, sa Reconquête. Il s’agit de l’arracher de l’organe décisif de la nation… rude programme salutaire, dont l’énergie existe dans le pays depuis dix ans.

Dans Ontologie du secret Pierre Boutang écrit ceci : « Le contraire de la foi n’est pas l’athéisme, c’est le “nihilisme”. Mais nous avons mis très longtemps à apprendre ce qu’était le nihilisme, et sans doute ne le savons-nous pas encore (…) ; l’horizon ontologique et étymologique du mot a été bouché par l’équivalence immédiate du nihil qu’il contenait avec “rien (12)” ». Or, pour Boutang, le nihil des Latins n’est pas « rien ». Ce texte de 1973 précède de quelques années un de ces cours magistraux, où Boutang expliquait devant quelques dizaines d’étudiants en philosophie à la Sorbonne en quoi consistait le nihilisme. Écoutons un témoin qui nous l’a rapporté : 

« Je n’étais pas loin de la chaire où il professait. Un jour, il se mit à parler du nihilisme, puis du nihil avant d’interroger l’assistance : que signifiait ce mot latin nihil ? Silence… Il regarde alors avec ses petits yeux de fouine un public dont il ne devait rien percevoir sauf la vibration. Son regard revient vers moi, il tend un petit doigt de vieil homme dans ma direction et me dit : “vous ?” Juché sur mon latin de cuisine, je balbutie : “Rien, ça veut dire : rien” juste avant de me faire la remarque qu’une feuille de cigarette séparait “ça veut dire rien” et “ça veut rien dire”… Pas le temps d’ajouter quoi que ce soit, la balle crevée que je venais de lui renvoyer était déjà repartie dans l’amphithéâtre et il improvisa avec sa voix haut perchée : “nihil ne veut pas dire rien, bien au contraire”… Et ce fut éblouissant de sombre clarté (13)… »

Cet étudiant était Michel Onfray. Il assistait au cours seulement une fois sur deux car il venait de Normandie, et n’a peut-être jamais réalisé que ce Professeur extrêmement myope avait comme d’autres « poètes ou les écrivains réellement philosophes » cette « sorte de seconde vue », dont parle Balzac (14) : il avait probablement deviné quelque chose de ce qui taraudait son jeune interlocuteur préparant un mémoire sur « les pensées négatives (15) » et avec quoi il devrait batailler toute sa vie. « Le monde moderne a tardivement emprunté le nom de sa maladie mortelle, de sa chute encore en deçà du désespoir, au nihil des Romains (16) ». Boutang qui « récitait le Parménide au petit déjeuner (17) » n’était pas un adepte des « pensées négatives » et il expliquait en effet que le nihil latin, ce n’est pas « rien » : nihil, « ne hilum, c’est “pas même le hile”, pas même ce point noir de la fève, où la graine adhère au funicule… et par où elle reçoit les sucs nourriciers. Pas même ce point qui n’est “rien” et qui relie à la vie même. Même pas cela ? Le nihil latin signifiait que l’homme doit négliger ce qui n’atteint même pas ce point le plus fragile de la condition vivante. Le nihilisme s’empare de ce nihil pour affirmer, aux confins de l’absurde, que l’être, s’il était, ne serait pas même ce “hile”, ce point de rattachement ; que, donc, l’existant n’est même pas rattaché à un être, comme la graine aux racines et à la terre ; de sorte que non seulement rien n’est, mais rien n’appartient à rien d’autre, ni ne se relie. L’existant n’est qu’immanence à soi, même pas à soi, flux de néant, même pas rose dans le ruisseau du devenir même pas boueux (18). »

Le récit de l’étudiant ébloui comportait par la suite une correctible erreur, et n’était qu’une petite part du texte que Michel Onfray avait rédigé en vue de constituer la préface de la présente réédition. Il avait lu Précis de Foutriquet à l’époque et il y a deux ans nous lui avions proposé de rédiger une préface pour ce livre, qu’on pouvait faire paraître pendant la campagne présidentielle, tout comme la première fois (19)… L’erreur de perception d’ailleurs ne mettait guère en cause l’étudiant des années quatre-vingt, et révélait tout au plus une éclipse passagère de ses facultés auditives : tous ceux qui ont entendu Pierre Boutang ont éprouvé cette espèce impérieuse de rapidité qui, en cours ou à la radio, commandait à ses auditeurs d’attraper les mots au vol. D’autre part le premier devoir de l’éditeur est de veiller à « une lecture bien faite » et d’assurer le service de nettoyage modeste et souvent accablant des écrits et des phrases, avant qu’ils ne se trouvent fixés, si près du cœur de leurs auteurs. Il s’arroge une part du mystère des choses qu’ils ont écrites pour être communiquées, mais c’est pour la bonne cause, un peu comme s’il était espion de Dieu. Ça le rattache aussi au quelconque interlocuteur des dialogues de Platon, qui répond au fameux Socrate presque toujours « oui », « c’est vrai », « tu as raison », « bien sûr », « exactement » ou « c’est exact », « tout à fait », « rien de plus véridique » ou « très bien » et quelquefois seulement « non » ou « nullement », « pas du tout » ou « ça ne se peut pas (20) » (mais quelconque n’est pas rien, et dans les cas les plus favorables, ça le rattache encore au répondant à la synagogue ou pendant l’office de la messe qui dit seulement « amen ».) Cet étudiant était Michel Onfray, et il ne l’a pas voulu ainsi : dès qu’il apprit son erreur, il ne voulut ni la corriger, ni la raturer, il revint sur son intention et rétracta aussitôt et de manière peu compréhensible son autorisation de publier ce texte, qu’il venait tout juste de nous faire parvenir, le 7 février dernier. Était-ce par fierté, pour ne pas exposer ni devoir corriger cet angle mort du nihilisme depuis quarante ans ? Je ne le crois pas, son texte commençait ainsi : « Qu’est-ce qui m’a pris d’accepter de préfacer un livre de Pierre Boutang alors qu’il est un auteur impossible à préfacer – on ne préface ni un torrent, ni un éclair, ni un raz-de-marée, ni une éclipse… » Je pense plutôt que la violence attendue d’une campagne, où il allait charger lui aussi contre les moulins à vent du Président sortant, lui commandait de ne pas trop alourdir le vieux cheval et d’éviter – puisque nous lui en offrions un prétexte – une référence loyale mais explicite à la source de son audace solitaire – non la Commune de Paris, quoi qu’il dise, mais d’abord Pierre Boutang, philosophe et théoricien politique catholique, nationaliste, sioniste, qu’il avait bien peu lu. « Tout ainsi le nihilisme est conduit à la tâche de désacralisation, et d’abord à la lutte contre les formes les plus anciennes et immédiates de la transcendance, au niveau de la vie, du “biologique”, comme on dit. Le concept de transmission, naturelle et héréditaire ranime en lui la peur, la peur originelle de l’être, qui est aussi présente que son amour (21)… »

En dépit de sa charge tardive contre l’islam, et « prophétique » contre le transhumanisme donc le dégoût que provoquerait un homme survivant indéfiniment à tous les liens et les choses de sa vie, Michel Onfray n’a peut-être pas compris que la vraie vie descend dans ce temple intérieur où naît notre langage et que celui-ci, donc, n’est pas vide, mais habité « en secret » par le Logos divin (et son souffle,‭ ‬חור‭, ‬Rouah). Ceux qui ne sont pas morts en nous y font vivre notre mémoire, notre piété ainsi que notre espérance et parfois notre joie ; il n’a peut-être pas compris que celui qui a fait son purgatoire ici bas est une force pour ceux qui s’en souviennent. « L’être est, le non être n’est pas », proclamait Parménide, et lorsque Pierre Boutang en septembre 1941, « dans le regard de Péguy », s’était détourné à la fois de Maurras et de Vichy, pour filer vers l’Afrique du Nord et préparer le débarquement américain, c’est parce que le Maréchal Pétain dont il était allé jauger les intentions contre l’envahisseur, lui avait déclaré : « Je vous répondrai, jeune homme, ce que l’on disait autrefois aux gens d’armes : chargez, chargez ! mais n’oubliez pas que vous avez femme et enfants et que c’est vous qui avez acheté votre cheval… » C’est Michel Onfray qui a donné lui-même au vieux cheval qu’il enfourche désormais le nom de Foutriquet, il ne risque pas de l’oublier, mais il se trouve que le volet social d’une entreprise (politique) consiste à supposer, puis à démontrer dans ce que l’on produit, que ce qui est gratuit et ne se voit pas est aussi important, plus important que ce qui rapporte, et c’est précisément parce que nous pensons à nos enfants, Éric Zemmour et moi, que nous tenons à ce qu’ils apprennent la destinée et l’œuvre, les faits et les bienfaits de Pierre Boutang. « Qui cite ses maîtres hâte la venue du royaume », dit le Talmud.

Vous reviendrez bientôt, les bras pleins de pardons,
Selon votre coutume,
Ô Pères excellents qu’aujourd’hui nous perdons
Pour comble d’amertume.

Vous reviendrez, vieillards exquis, avec l’honneur,
Avec la Fleur chérie,
Et que de pleurs joyeux, et quels cris de bonheur
Dans toute la patrie !

Vous reviendrez, après ces glorieux exils,
Après des moissons d’âmes,
Après avoir prié pour ceux-ci, fussent-ils
Encore plus infâmes,

Après avoir couvert les îles et la mer
De votre ombre si douce
Et réjoui le ciel et consterné l’enfer,
Béni qui vous repousse,

Béni qui vous dépouille au cri de liberté,
Béni l’impie en armes,
Et l’enfant qu’il vous prend des bras, – et racheté
Nos crimes par vos larmes !

Proscrits des jours, vainqueurs des temps, non point adieu,
Vous êtes l’espérance.
À tantôt, Pères saints, qui nous vaudrez de Dieu
Le salut pour la France (22) !

Pour le peuple juif, « l’alliance est un commencement pour ordonner le monde vers sa finalité : le royaume divin », rappelle Michaël Bar-Zvi (23) ; et il affirme : « Pierre Boutang et sa pensée permettent de fonder une nouvelle alliance entre juifs et chrétiens (24) ». Chacun de ses livres (nous soulignons) en donne l’illustration, y compris ce Précis de Foutriquet. Cette alliance contre le nihilisme, en libérant l’héritage juif et chrétien, déjouera la « peur originelle de l’être », qui met en cause sa transmission, finalement toute transmission – toute filiation, toute origine – et souvent l’interrompt. Il s’agit de l’alliance de nos humbles appartenances – familiales, ethniques, sociales, religieuses, locales, républicaines si vous voulez, au sens strict de la chose qui est publique. C’est « l’acte d’humilité initial, la reconnaissance d’une finitude originelle (25) », qui la permet et c’est cela même qui creuse en nous le cours d’une histoire nationale dont témoigne la langue que nous utilisons. « Je nais ici, et non ailleurs, fils d’une famille, héritier d’un nom. Il ne dépend pas de moi que la spiritualité humaine et la civilisation ne se manifestent pas comme un système de volontés mais comme une histoire (26) ». L’appartenance n’est pas « rien », bien au contraire, elle s’érige radicalement contre l’arithmétique qui la néglige : cela fonde, devrait fonder une Politique de la transmission. Transmission pour tous ! Alliance pour tous ! Nous avons eu « le siècle de Sartre », juché sur un bidon, les poches bien remplies (27), nous n’avons pas besoin d’un souverainisme de pacotille, mais d’un nationalisme qui soit vraiment intégral, cette fois : qui n’oublie pas le « hile », le petit point de l’origine marquant l’appartenance de la France à l’histoire juive et chrétienne à la fois, à l’histoire du salut. Le petit point sur le i du mot Juif ne passera pas. Ce hile marque l’appartenance et il la fait, car il relie au funicule. Nous ne voulons pas que ce fil qui relie au principe de vie soit rompu, qu’il soit perdu, qu’il soit lâché. Les vingt-huit rois qui tiennent encore la façade de Notre-Dame sont les rois d’Israël (28). Il n’y a donc qu’à continuer dans le même sens, sans Michel Onfray, soit, mais avec Zemmour. Amen.

Olivier Véron (responsable de la publication des provinciales), préface à la réédition de Pierre Boutang, Précis de Foutriquet, pamphlet, mars 2022.

 

Notes

1. Cf. Pierre Boutang, Maurras, la destinée et l’œuvre [1984], La Différence, 1993, page 366 sqq.
2. Cf. PB, « Le dialogue sur la France entre De Gaulle et le comte de Paris, Les provinciales (lettre), n°41, juin 1994.
3. C’était le projet ainsi nommé « il y a trente-trois ans et accepté par mon maître Jean Wahl » (PB, Ontologie du secret [1973], PUF, coll. « Quadrige », 1988, page 5).
4. George Steiner (cf. G. Steiner et PB, Dialogues, J.-C. Lattès, 1993, page 36).
5. Emmanuel Levinas à Michaël Bar-Zvi.
6. Pierre Boudot, Les mandarins sont revenus, chassez-les ! [1978], Les provinciales, 2014.
7. Pierre Boutang, « Pétition à un chef d’État qui ne peut s’empêcher de parler », Le Monde du 27 juillet 1979, ci-dessous pages 82 à 84.
8. PB, La Politique. La politique considérée comme souci [1948], avec une postface de Michaël Bar-Zvi, Les provinciales, 2014, page 18.
9. PB, Reprendre le pouvoir [1977], Les provinciales, 2016, page 219.
10. Cf. Francis Gradoux, « Un brûlant pamphlet contre Giscard », 24 heures, 24 février 1981, cité dans Stéphane Giocanti, Pierre Boutang, Flammarion, coll. « Grandes biographies », 2016, page 330.
11. Michel Onfray, Foutriquet. Journal politique, Albin Michel, à paraître en mars 2022.
12. « Le nihilisme », in Pierre Boutang, Ontologie du secret [1973], PUF, coll. « Quadrige », 1988, pages 331 à 334..
13. Extrait de la préface inédite de Michel Onfray et même interdite par Michel Onfray à la présente réédition du Précis de Foutriquet de Pierre Boutang.
14. Balzac, « Préface » de la première édition de La peau de chagrin, citée par Ghislain Chaufour, dans sa préface au Purgatoire de Pierre Boutang, Les provinciales, 2021, p. 7.
15. J’emprunte cette expression au libellé de la thèse de doctorat de Michel Onfray, « Les implications éthiques et politiques des pensées négatives de Schopenhauer à Spengler (1818-1918) », soutenue un peu plus tard, à l’Université de Caen, en 1986.
16. Ontologie du secret, op. cit., page 334.
17. Bertrand Poirot-Delpech, « Le Purgatoire de Pierre Boutang »,  Le Monde, 14 mai 76.
18. Ontologie du secret, op. cit., page 333 ; la rose est celle du marquis de Sade qu’il trempait dans la boue pendant les derniers jours de sa folle vie, à Bicêtre, cf. PB, Le Purgatoire, 2021, pages 219 et 220.
19. « La répétition est-elle possible ? » se demande Kirkeggard.
20. Platon, Le Banquet, traduction et commentaire de Pierre Boutang, avec trente-neuf dessins de Vieira da Silva, Hermann, 1972.
21. Ontologie du secret, op. cit., page 334.
22. Paul Verlaine,  Sagesse.
23. Michaël Bar-Zvi, « Comment le peuple juif a perduré », in Pour une politique de la transmission. Réflexions sur la question sioniste, Les provinciales, 2016, page 33.
24. Cf. Olivier Véron, Dans le regard de Pierre Boutang. Babel ou Israël, Les provinciales, 2019, page 85.
25. La Politique, op. cit., page 19.
26. Ibid. ; sur le rapport à la langue, cf. PB, La Fontaine politique, Les provinciales, 2018.
27. « … au lieu de situer cette nature [humaine] dans la relation aux autres et la vérité, Sartre l’a définie une fois pour toutes comme négation de nature, comme “liberté”. » Pierre Boutang, Sartre est-il un possédé ? La Table Ronde, 1950, page 111 ; dans les poches : « Beaucoup d’argent, oui. Souvent plus d’un million, confie-t-il, non sans naïveté… Mais liquide. Dans les poches. C’est-à-dire à portée de main – comme les cigarettes, les lunettes, le briquet (…). Et cela jusqu’aux toutes dernières années. (…) Capitaliser ? Non ; Dépenser ? C’est cela. “J’ai besoin de dépenser”, note-t-il dans les Carnets. “Non pour acheter quelque chose, mais pour faire exploser cette énergie monétaire, pour m’en débarrasser en quelque sorte et l’envoyer loin de moi comme une grenade à main. Il y a une certaine sorte de périssabilité de l’argent que j’aime. J’aime le voir couler entre mes doigts et s’évanouir. Il faut qu’il file en feux d’artifices insaisissables. Par exemple en une soirée.” » Cf. Henri Du Buit, L’Être et l’argent. À l’origine du droit écrit, Les provinciales, 2010, page 115.

. Michaël Bar-Zvi, Israël et la France. L’alliance égarée, Les provinciales, 2014, p. 17.