extraits

Extrait de l’avant propos

« Ce texte a été écrit pour rejoindre une œuvre particulière à l’intérieur d’un lieu particulier. Ce lieu est la salle capitulaire de l’abbaye Saint-Philibert de Tournus ; cette œuvre est la peinture – il faudrait dire les encres – de Gérard Breuil. Je dois à cet artiste de m’avoir fait comprendre à quel point le contexte importe à l’œuvre, nos regards débordent toujours le cadre, que ce soit par la vue ou par l’« imaginaire » ; et le propre du grand tableau n’est pas de les capturer entre quatre baguettes, mais de s’effacer comme un volet qu’on ouvre, et qui soudain laisse un autre jour inonder la pièce ordinaire. C’est pourquoi, à la différence de ceux qui peignent pour la galerie, le travail de Breuil s’efforce d’épouser l’endroit où il s’expose, et de le mettre si bien en valeur qu’on ne sait plus si c’est la toile qui est exposée, ou bien elle qui expose le mur et les choses alentour. Le spectateur finit par se demander d’ailleurs s’il n’est pas au fond, plus que le reste, exposé lui-même. Or il s’agit bien de cela : faire sentir notre vulnérabilité à la lumière (…) »

D’un Guide

[Les visiteurs sont conduits par un guide dont nous percevons le monologue intérieur…]

« — Par ici la suite de la visite,

Entrez, entrez, mesdames et messieurs…

— Mignonne, cette demoiselle à cheveux rouges, parmi cette kyrielle de vieux.

Mais elle ne me voit pas, je ne suis plus tout jeune moi-même,

Et elle fait bien de penser à autre chose.

— Entrez donc, tout le monde, entrez et suivez-moi,

Suivez le guide.

— Qu’ils me suivent, allons bon, est-ce que seulement ils me regardent ?

Ces groupes me cernent d’une attention qui redouble leur indifférence.

Déjà le troisième car ce jour qui me vomit sa horde affamée de cartes postales,

Déjà le troisième lot de trognes que je passe en revue tandis qu’elles se promènent comme des termites dans une vieille charpente,

Et je fais pour elles le perroquet savant.

— Nous sommes dans la salle capitulaire,

Le lieu, pour ainsi dire, où il fallait capituler.

Les moines, le soir, avant l’office des complies,

Écoutaient, sur ces murets assis, un chapitre de la règle de saint Benoît.

Et le Père Abbé le commentait sans se lasser,

Bien que chaque chapitre revînt deux fois par an…

— Et moi ce couplet me revient cinq fois par jour,

Cinq fois par jour je le remâche comme un disque rayé,

Cinq fois par jour j’essaie de le dire comme si c’était la première fois,

Pour intéresser à ce qui ne m’intéresse pas,

La vie bornée au service des pierres mortes. Mais je prends ma revanche.

Avec l’existence de ces moines que j’évoque, je gagne assez d’argent pour me livrer à une vie pas trop monastique, non, pas trop,

Même si je suis plus seul qu’un reclus.

Avec mes commentaires sur l’abbaye, je me paye des verres dans les bars,

Avec mon refrain sur les cisterciens, je me paye des garçons qui ne portent pas vraiment la bure.

— Autrefois l’entrée dans cette salle se faisait à l’ouest, par le cloître,

Mais la Direction du Patrimoine a préféré la barrer de cette belle baie vitrée par quoi

la lumière rentre à flots, et la nuit aussi.

Et elle a fait percer dans le mur du XIIe siècle cette porte du XXe et ces deux fenêtres profondes…

Eh bien, les retardataires,

Il faut suivre le guide, si vous voulez apprendre.

— C’est cela, suivez-moi si vous pouvez.

Certains jours l’envie me prend de me jeter du haut du clocher,

Certains jours l’envie me poigne de me cogner la tête contre ces murs,

Ces murs du XIIe siècle avec du sang frais de ce jour,

Pourrez-vous alors me suivre ?

Au petit jour, je ne sais plus retrouver le chemin de chez moi,

Mes yeux ne reconnaissent plus ma propre porte,

Ma main ne trouve plus la clef, et la clef ne trouve plus la serrure.

— Par ici, oui, le sens de la visite.

— Ma vie n’aura-t-elle que ce sens-là ?

Moi, le guide, j’erre par les rues, réduit aux panneaux de signalisation,

Moi, le guide, au petit jour, je ne sais plus mon chemin parce que je bois,

Et je bois pour oublier que je ne sais pas de chemin,

Et je me perds avec de jeunes hommes pour oublier que je suis perdu.

Je voudrais bien que ce soit autrement.

Je voudrais bien m’y retrouver à l’intérieur de mon âme, tenir le fil de mes désirs,

Moi, le guide, à moi-même labyrinthe,

C’est la règle

Quand on n’a nul autre que soi à suivre…

Mais est-ce que je peux le dire à ces gens,

Me jeter à terre devant eux et dire.

— En effet, monsieur, ces voûtes annoncent le gothique.

Plaît-il, madame ? Est-ce que les moines priaient ici ?

Oui, ils priaient sans cesse, mais surtout dans l’abbatiale, ils priaient pour le salut des âmes,

Ils priaient pour…

— Pour moi, spécialement pour moi, figurez-vous.

Parce que je n’y crois pas, en leur Dieu Sauveur, parce que je suis égaré, moi, le guide, leur guide,

Ils priaient surtout pour moi.

Et c’est pour moi qu’on a élevé ce monastère,

Pour moi le gothique et le roman,

Pour le rachat de ma sale putain d’âme.

Et pour toi aussi, visiteur aveuglé par ton objectif, pour toi qui ne vois pas combien cet édifice me regarde,

Qu’il est comme un filet pour repêcher les épaves –

Un filet troué…

Est-ce que je peux lâcher cela à vos figures ?

Est-ce que je peux vous dire que toutes ces pierres pavent un chemin pour nous rejoindre et nous sortir du gouffre ?

Non, parce que je n’y crois pas.

Parce que je les déteste, ces pierres que je commente cinq fois par jour,

Parce que, guide, je suis pire qu’une brebis égarée : un berger perdu.

Et néanmoins je sais que moins j’y crois, plus c’est vrai qu’ils priaient pour moi,

ces naïfs moines,

On le lit dans leur Livre :

Plus je suis perdu, et plus c’est pour moi qu’ils ont bâti et fait pénitence, pour me rattraper.

Ils suivaient leur Christ mais c’était pour me rattraper. Pour essayer de me rattraper, les pauvres fous.

Est-ce que je peux vous dire cela ?

Non, il faut faire semblant

Et parler plein cintre et berceau brisé.

— Voilà, c’est par ici que la visite continue.

Si vous voulez bien me suivre,

Nous allons vers le dortoir. »