Pour une politique de la transmission

Réflexions sur la question sioniste

Le sionisme est devenu la question centrale de la pensée politique contemporaine, sa pierre de touche ou d’achoppement. Son rejet a pour prétexte et pour effet une critique en profondeur de la transmission. Impliquée dans un combat idéologique sans merci, l’Europe se démunit de son héritage et refuse d’assumer son origine spirituelle, laquelle démontre précisément un lien «  gênant  » avec Israël. Face aux chantages et aux charges d’irrationalité et d’ignorance, elle se déchristianise, se déjudaïse et nomme cette normalisation «  laïcité  », «  modernité  », voire «  humanisme  ».
Le sionisme à l’inverse n’a cessé de puiser dans le passé d’un peuple singulier la force de reprendre sa place dans l’histoire. Revenir, exister et même progresser, ce n’est pas échapper au danger en se renonçant, c’est transmettre, parfois au prix de la vie  ; ce n’est pas rompre avec un héritage obsédant, ni en être le gardien résigné ou craintif – mais se montrer capable de le métamorphoser en pulsion de vie.
Retourner dans l’histoire fera toujours courir le risque de se faire broyer par elle, mais ce qui rend si puissamment entraînante et dérangeante la rédemption nationale d’Israël aujourd’hui, c’est savoir que je ne suis pas le premier et peut-être pas le dernier. Ce «  profond exister  » (Pinsker) a permis de concilier l’idée de sacrifice avec le précepte fondamental du judaïsme  : «  Tu choisiras la vie  ». Le judaïsme n’est pas une identité ou un carcan, mais la liberté de répondre à l’injonction de transmettre  : «  le monde est suspendu au souffle des enfants à l’écoute de leur maître  », dit le Talmud, et le sionisme a maintenu cette transmission par des moyens nouveaux – la politique, la guerre – tandis que l’Europe s’exilait avec effroi d’elle-même. Levinas avait bien vu pourtant ce qui devrait apparaître plus clairement désormais  : «  Nous sommes tous des Juifs israéliens  »… appelés à transfigurer le feu dévorant et vengeur en muraille protectrice. Car comment rester une nation sans souveraineté  ? Et sans peuple ni langue ni mémoire commune, comment avoir un horizon  ? Une culture n’est pas un ministère pour les loisirs mais notre ressort vital, et l’éducation à l’histoire et à la vérité connue n’est pas une option mais un axe de défense stratégique. Le sionisme concentre aujourd’hui toutes les attaques contre l’idée de transmission. Au carrefour de toutes les détestations démocratiques ou totalitaires il proclame seul que la politique pourrait encore sauver…

Michaël Bar-Zvi, Pour une politique de la transmission.

Professeur de philosophie à l’Institut Levinsky de Tel Aviv, Michaël Bar-Zvi fut l’élève de Pierre Boutang et Emmanuel Levinas  ; il a notamment publié  :
Le Sionisme, 2002 ;
Être et Exil, philosophie de la nation juive, 2006 ;
Éloge de la guerre après la Shoah, 2010 ;
Israël et la France, l’alliance égarée, 2014.