Opération Hallel


[Note de la traductrice, Claire Darmon : Cette nouvelle de Tzvi Fishman s’inspire du chapitre XIV du livre du prophète Zacharie qui prédit une coalition de toutes les nations contre Israël et la victoire finale de ce dernier.]

Tous debout, le chef d’état-major, les généraux, les spécialistes de physique nucléaire et les rabbins observaient l’écran panoramique du Centre stratégique de contrôle militaire de Tsahal. L’écran informatisé couvrait tout un mur du QG au nom de code « Maguen David » à cause de sa forme en étoile. En haut, sur l’écran, s’étalait une carte du monde par satellite. Israël était représenté par une petite lumière rouge au centre du globe, comme un cœur au milieu des organes du corps. D’autres lumières clignotaient sur l’écran dans tout l’hémisphère nord. De nouvelles lumières s’allumèrent sur le Nevada, l’Utah et le Nouveau Mexique. Chaque lumière marquait le lancement d’une tête nucléaire à partir d’un silo souterrain. La Russie avait commencé une attaque massive une minute auparavant par une vague de missiles qui survolaient actuellement la Turquie et dont la trajectoire parabolique les rapprochait constamment d’Israël. Des bombardiers faisaient route vers la Méditerranée. Aucun des hommes barbus de la pièce ne sembla surpris lorsque les États-Unis se joignirent à l’attaque aérienne. La participation de l’Amérique à la coalition de l’ONU contre le minuscule État juif était prévisible depuis plusieurs semaines, depuis les arrestations en masse de Juifs américains. L’embargo pétrolier arabe avait paralysé l’économie mondiale et rendu les Américains furieux. Tant que la Palestine ne serait pas libérée, les Arabes refusaient d’exporter leur pétrole. Sous prétexte de sécurité, le personnel américain des Affaires étrangères avait été évacué d’Israël. Une fois de plus, les Juifs se préparaient à être massacrés. Sur l’écran du QG, les lumières clignotaient maintenant sur le Pakistan, la France, l’Angleterre et l’Allemagne.
« On dirait que chaque incirconcis disposant d’une bombe A veut la lancer sur nous », gronda Yéhouda, levant les mains, dans son désarroi. Pendant un instant, tout le monde se mit à rire, y compris les rabbins. En fait, Yéhouda, le commandant de l’armée de l’air mondialement connu était le seul officier non-religieux du centre souterrain. Le bunker secret avait été rebaptisé « Salle de l’Alliance » parce que tous les présents, barbus et porteurs de kippas, croyaient que c’était l’endroit où Dieu réaffirmerait, à la face du monde, l’ancienne Alliance qu’Il avait contractée avec Abraham, transmettant le Pays d’Israël aux Juifs. Yéhouda y croyait aussi profondément, d’une façon non-religieuse qu’il ne pouvait ni définir ni exprimer. C’était un homme simple, un soldat, fils de soldat, né avec un ardent amour pour son pays et pour son peuple. Guerre après guerre, il avait risqué sa vie sur les champs de bataille et dans les cieux. Juifs et Arabes l’appelaient le Lion de Yéhouda (le lion de Judée). Maintenant, une fois de plus, il était resté pour combattre bien longtemps après que bien d’autres soient partis, parce qu’il savait, comme seul un spécialiste de la guerre peut le savoir, que les grandes victoires remportées par Israël sur des forces considérablement plus nombreuses étaient dues à autre chose qu’à une prouesse militaire ou à l’armement. Yéhouda avait senti, de façon presque mystique, dès sa première bataille, la présence d’une main secourable invisible.
Dans la pièce, tous les yeux étaient braqués sur lui maintenant. Des lumières s’étaient allumées sur la Chine et sur les sous-marins dispersés dans les sept mers. Yéhouda considéra les visages tendus. Tous étaient de bons soldats. Plusieurs venaient de yéchivot hesder1. D’autres étaient des Russes qui avaient passé plusieurs années dans les geôles sibériennes. Certains avaient été ses soldats avant qu’ils ne deviennent baalé techouva2 pendant la grande révolution religieuse qu’avait connue Israël. Apparemment en une nuit, la nation était revenue à la Torah. Après les dernières élections, lorsque la majorité de la Knesset était devenue religieuse, la plupart des gens de l’âge de Yéhouda s’étaient enfuis. Ceux avec qui il avait grandi, les bâtisseurs du pays, étaient devenus une minorité fatiguée, spirituellement vide – socialistes, libéraux, démocrates, professeurs et écrivains auxquels avait manqué, en dernier ressort, la foi pour continuer la lutte contre une situation qui semblait insurmontable. Les jeunes, les enfants de la génération du kibboutz qui avaient aspiré à la paix à tout prix, avaient abandonné le pays. Lorsque les partis religieux l’avaient emporté, les orphelins de la place Rabin avaient quitté le pays pour les centres commerciaux plus tranquilles de Los Angeles et de New York. Yéhouda lui-même avait eu sa part de doutes. Il y avait même eu des moments de peur. Pas la peur de mourir. Ses cicatrices, vestiges de combats précédents, prouvaient qu’il n’avait pas peur de la mort. Ses craintes provenaient du fait qu’il ne comprenait pas ce qui arrivait à son pays. Son esprit ne parvenait pas à saisir le grand réveil religieux. La pratique fervente d’une loi et d’une tradition qu’il ne s’était jamais donné la peine d’étudier lui échappait.
Yéhouda jeta un coup d’œil vers le seul homme qui demeurait assis dans le QG – le grand rabbin, âgé de quatre-vingt deux ans. Ni le chef d’état-major de l’armée, ni le ministre de la Défense ne prendrait une décision sans son assentiment. Contrairement aux hommes en uniforme dans la pièce, le rabbin portait un long manteau noir, un chapeau noir et des tefillins. Ses mains serraient un livre des Psaumes vieilli par l’usage. Il ne regardait jamais l’écran. Il n’en avait pas besoin, dit-il. Tout avait déjà été écrit. Yéhouda avait mené une lutte acharnée contre la présence du rabbin dans le conseil des chefs d’état-major interarmes. Les décisions militaires et la stratégie requéraient une réelle expérience du combat, affirmait-il. Mais le nouveau dirigeant du pays ne se laissa pas convaincre. « Les sages de la Torah augmentent la paix dans le monde », soutenait-il. Yéhouda orienta la télécommande vers le grand écran. L’image changea pour montrer une carte des lanceurs nucléaire dans l’espace. Une pluie d’ogives, parties des stations spatiales américaines et russes, décrivaient des arcs dans le ciel. Yéhouda baissa les yeux vers le rabbin à barbe blanche.
— Je pense qu’il est temps que nous fassions quelque chose, monsieur. »
— Appelez Jérusalem », murmura le vieux rabbin. Yéhouda jeta un coup d’œil à l’horloge numérique affichée sur l’écran. Le compte à rebours indiquait les cinq minutes et vingt secondes restant avant que les premiers missiles n’atteignent les frontières d’Israël. D’une main ferme, exercée aux combats, il saisit le téléphone rouge sur la table. Même maintenant, au bout de deux ans, il lui était difficile d’admettre que son pays avait un roi.
« Hallel » répondit seulement la voix tranquille.
Dans la pièce, tous les yeux étaient braqués sur Yéhouda lorsqu’il raccrocha.
« Opération Hallel », répéta-t-il.
Ce furent des acclamations spontanées dans la pièce, une explosion d’applaudissements et d’embrassades confiantes. Au milieu de tout ce tumulte, le grand rabbin continuait ses prières.
Yéhouda frémit. Pour la première fois de sa carrière militaire, les paumes de ses mains devinrent humides. Par le passé, ses brillantes stratégies avaient désemparé les forces ennemies. Ses pilotes avaient paralysé les missiles syriens et les tanks de fabrication russe. Ses unités spéciales avaient accompli de stupéfiantes liquidations de terroristes en Iran, à Tunis et en Irak. Lui-même avait piloté des bombardiers et effectué des missions de sauvetage depuis les tout premiers jours de l’indépendance de l’État. Il avait été parachuté derrière les lignes ennemies pour diriger des attaques contre des bases terroristes au cours de missions dont on ne faisait jamais état. Mais l’Opération Hallel, c’était bien autre chose. C’était de la folie.
— C’est un suicide national ! hurla-t-il au rabbin. Ce ne sont pas des missiles Scud qui arrivent, ce sont des bombes atomiques.
— Vous devez faire votre travail, répondit calmement le rabbin.
— Qui a déjà entendu parler d’un plan militaire dépendant de prières ?  Yéhouda lança un regard à la ronde dans l’espoir de mobiliser un soutien. Tous les yeux et toutes les barbes le regardaient. Il haussa les épaules et, à nouveau, actionna la télécommande vers l’écran. L’image du mont du Temple apparut. Yéhouda marqua un temps d’arrêt. Tout le monde retenait sa respiration.
« Qu’attendez-vous ? » cria quelqu’un. Soudain, le commandant des parachutistes, ancien kibboutznik qui avait emménagé à Hébron avec sa famille, bondit derrière Yéhouda et s’empara de la commande à distance.
« S’il ne le fait pas, je m’en charge », dit-il et il appuya sur un bouton.
À l’écran, une gigantesque explosion ébranla l’ancien mont. Le dôme doré du lieu saint musulman fut pulvérisé. Les Arabes partirent en courant. Un nuage de poussière dorée se répandit sur le Kotel. Le QG retentit d’acclamations. C’était le même cri de victoire que Yéhouda avait poussé lorsque la Vieille Ville avait été conquise, une génération plus tôt. Au milieu de la pièce, le général le plus gradé d’Israël porta un schofar à ses lèvres et lança une sonnerie déchirante.
« Ils sont tous fous », pensa Yéhouda.
Ses amis qui avaient abandonné le pays avaient eu raison, après tout. Le gouvernement d’Israël était entre les mains de cinglés.
Yéhouda reprit la télécommande au commandant des parachutistes. _ _ Rapidement, il revint à la carte du monde. Les missiles nucléaires et les bombardiers piquaient droit sur le petit État juif, et pendant ce temps, ses collègues du QG applaudissaient.
« Revenez sur le mont du Temple ! », demandèrent-ils.
Le compte à rebours affichait trois minutes lorsque Yéhouda revint sur Jérusalem. Quatre vues différentes du mont du Temple apparurent à l’écran. Le lieu saint musulman avait disparu. À sa place, la Première Pierre sortait de terre comme le sommet d’une montagne, aussi indestructible que l’Alliance que Dieu avait conclue avec Abraham, au même endroit. Yéhouda se souvint de l’histoire biblique qu’on lui avait racontée à l’école du kibboutz. Son professeur l’avait qualifiée de légende. Ses parents soutenaient que la religion était un dinosaure du passé, l’opium des Juifs du ghetto. Et c’est ce qu’il avait transmis à son fils, Shimshon. Où était le garçon maintenant ? se demandait Yéhouda. À se cacher avec sa femme non-juive à Mexico, ou interné dans quelque camp de détention à Los Angeles. Quand le garçon avait quitté le pays, une partie de Yéhouda était morte en lui. Son autre fils, son Ouri, avait été tué à la guerre. Sa femme, de mémoire bénie, était morte d’une crise cardiaque. La seule chose qui restait à Yéhouda était son allégeance à Tsahal.
Ses yeux de pilote étaient collés à l’écran tandis que des tanks israéliens pénétraient sur l’esplanade du mont du Temple. Une autre acclamation retentit tandis que la voix du commandant du tank criait à la radio : « Har haBaït beyadénou ! » [le mont du Temple est entre nos mains !] Sur le deuxième écran, des centaines d’élèves de yéchiva se dirigeaient en courant vers le mont. Ils arrivaient par grappes, chantant et dansant, comme ivres de ferveur. Leurs paroles, celles du Hallel, retentirent dans les enceintes de la pièce.
« La mer a vu et s’est enfuie… le Jourdain retourna en arrière… les montagnes bondirent comme des béliers… » (Psaume CXIV)
Sur le troisième écran, des léviim et des cohanim érigeaient l’autel qu’un camion à benne plate venait d’apporter sur l’esplanade du mont du Temple. Une jeep, traînant une remorque, arrivait à grande vitesse sur les lieux. La porte de la remorque s’ouvrit. Un temps précieux s’écoulait tandis qu’un cohen tirait une corde et faisait sortir la vache rousse parfaite que les généticiens du Technion avaient réussi à produire.
Et maintenant, sur le quatrième écran, la limousine du roi fonçait vers le Mur occidental où des milliers de personnes s’étaient rassemblées.
Yéhouda revint à l’écran précédent montrant la carte de l’espace. Des yeux stupéfaits suivirent la trajectoire des lumières qui se mirent à vaciller avant de s’évanouir sans avoir atteint la terre. L’une après l’autre, elles disparurent de l’écran. Une autre acclamation délirante retentit dans le QG.
— Balayage de l’écran ! ordonna Yéhouda.
— Fonctions d’écran normales, répondit le technicien en chef.
— Vérification de l’ordinateur ! aboya Yéhouda.
— Tous les systèmes sont normaux, affirma le programmateur.
— Il doit y avoir une erreur, marmonna Yéhouda tandis que les missiles disparaissaient les uns après les autres dans l’espace intersidéral.
— Il n’y a pas d’erreur, dit doucement le grand rabbin. L’une après l’autre, les stations spatiales russes et américaines explosèrent.
— Ce n’est pas nous qui avons fait cela, dit Yéhouda.
— Pourquoi ne prendriez-vous pas un peu d’eau, Yéhouda, proposa gentiment le vieux rabbin.
— Je me sens bien, monsieur, répondit l’homme qui avait, toute sa vie, été soldat.

L’horloge du compte à rebours indiquait une minute. Sur la carte du monde, les ogives restantes convergeaient vers Israël de tous les points du globe. Sur le mont du Temple, les prières devenaient de plus en plus frénétiques. Les foules chantaient à l’unisson : Pourquoi les autres nations diraient-elles : où est donc leur Dieu ? Notre Dieu est dans les cieux ; tout ce qu’Il désire, il le réalise. (Psaume CXV, 2)
Les mots de la prière résonnaient dans toute la ville sainte. Les foules affluaient vers le Kotel. Les Juifs de tout Jérusalem se rejoignaient, se pressant pour apercevoir le roi en chemin vers le Har haBaït. « David, roi d’Israël », criaient-ils à son approche.
Il parvint à l’esplanade extérieure et leva les yeux vers le ciel.
Je m’acquitterai de mes vœux envers l’Éternel, devant tout son peuple, chanta-t-il. Dans les parvis de la maison de l’Éternel, dans Ton enceinte, ô Jérusalem, Alléluia, Louez l’Éternel ! (Psaume 116, 17-18)

Dans la salle du QG, les hommes mettaient tous leurs tefillins. Un commandant de l’armée, un ’habadnik, se dirigea vers Yéhouda et l’invita à en mettre une paire lui aussi. Le kibboutznik considéra les boîtes noires et secoua la tête.
— Vous êtes sûr ? demanda le ’hassid.
— Oui, je suis sûr, répondit Yéhouda.
— Ne vous sentez pas gêné, insista le ’hassid.
— Laissez-le tranquille, ordonna le grand rabbin.
Le ’habadnik se retira. De tous les combats que Yéhouda avait connus, celui qu’il menait dans son cœur à ce moment-là était le plus acharné. Comment pouvait-il changer les convictions de toute une vie ? Même s’il l’avait souhaité, il n’aurait pas pu. Il était ainsi, les principes – justes ou faux – étaient sacrés. S’il avait défendu des idéaux erronés, il en subirait les conséquences. Sa présence ne leur suffisait-elle pas ? Il était là, tout comme eux, dans la salle du QG, à côté du grand rabbin. Il avait consacré sa vie à son peuple, de tout son cœur, de toute son âme, de tout son pouvoir.
C’était la religion qu’il connaissait. Si cela ne leur suffisait pas, ou ne suffisait pas à Dieu, soit.
— Nous pouvons encore démolir Moscou et Berlin avec nos bombes A, insista le commandant de l’armée de l’air.
— Non, répondit le rabbin.
— Nous ne pouvons pas rester sans rien faire, protesta Yéhouda.
— Priez avec les autres, répondit doucement la voix.
— Je ne peux pas, dit Yéhouda.
— Essayez, Hachem veut vous entendre. C’est votre voix qui manque.

Yéhouda se sentit prêt à s’évanouir. Tout au long de ses soixante-cinq ans, il n’avait jamais prié. Il ne savait pas comment. Il ne savait même pas qui. Là-haut, sur le mont du Temple, les cendres de la vache rousse sacrifiée étaient dispersées sur la foule des cohanim. C’en était trop pour l’homme qu’on appelait le Lion. Sentant ses jambes faiblir, il s’effondra sur la chaise à côté du rabbin. Les ogives nucléaires du monde entier s’approchaient des frontières d’Israël et les dirigeants de la nation juive sacrifiaient une vache sur l’autel du mont du Temple ! Les équipes de cameramen se précipitaient pour prendre des gros plans. Yéhouda avait le vertige. L’abattage d’animaux innocents constituait-il le message que le peuple juif était censé apporter au monde ?
— Peut-être devrions-nous réagir plus conventionnellement, suggéra Yéhouda.
— Non, lui fut-il répondu calmement.
— Au moins pour nous protéger.
Le rabbin ne répondit pas.
Sur le mont du Temple, la fumée de l’encens montait en colonne vers le ciel. Avant que ne commence toute cette sorcellerie, Yéhouda avait commencé à croire. Il sentait qu’il voulait croire. La foi des hommes de la pièce était si puissante que Yéhouda commençait à la ressentir lui aussi. Mais le sacrifice d’animaux, c’en était trop. Son esprit cartésien disait non, il fallait arrêter ces fous. Il n’y avait rien d’autre à faire. Il avança la main vers sa ceinture et dégaina son revolver. Il allait prendre le grand rabbin en otage et activer les engins nucléaires que les Israéliens avaient secrètement construits à Moscou et à Berlin. Mais avant qu’il puisse s’emparer du vieil homme, une main empoigna son bras et l’entraîna dans une danse qui avait spontanément commencé dans la salle du QG. Les généraux, les commandants et les chefs d’état-major de l’armée se tenaient par la main, en cercle, et chantaient :
« Toutes les nations m’encerclent ; grâce au nom de l’Éternel, je les supprime. Elles m’encerclent comme des abeilles. Elles ont brûlé comme des épines en flammes. » (Psaume CXVIII, extrait du Hallel récité et chanté le premier jour du mois hébraïque et pour la plupart des fêtes juives). Autrefois, dans sa jeunesse, Yéhouda avait dansé ainsi. Au kibboutz, autour d’un feu de camp, sous le ciel étoilé d’Israël, avec ses camarades, il avait chanté des chants de Sion. Leur foi juvénile avait aussi semblé invincible, comme la foi de ces hommes dans la salle du QG. Maintenant qu’il dansait en rond, les mains étreintes s’imprégnaient de croyance, une transfusion de foi se déversait en lui, balayant tous ses doutes. Avant que les danseurs aient terminé leur premier cercle, Yéhouda chantait avec eux. « Je ne mourrai pas, je vivrai afin de raconter les exploits de l’Éternel. L’Éternel m’a certes éprouvé, mais Il ne m’a pas livré à la mort. » (Psaume CXVIII)
Les paroles de leur chant se formaient sur ses lèvres comme s’il le chantait depuis des années à la synagogue. Une grande allégresse l’envahit.
« Ouvrez-moi les portes de justice ; chantait-il, afin que j’entre rendre grâce à l’Éternel ».

Tout le monde chantait en regardant l’écran. Au moment où la première vague de bombardiers atteignait les rivages de Tel Aviv, un mur de nuages apparut dans le ciel. Jérusalem disparut dans un brouillard impénétrable. Dans le bombardier français de tête, les aiguilles des cadrans du tableau de bord s’affolaient. Le mystérieux brouillard avait plongé le cockpit dans les ténèbres. Un tonnerre venu d’on ne sait où secoua l’avion comme un jouet. Le pilote terrifié tenta d’opérer un mouvement de redressement de l’appareil, mais la direction était enrayée. Les hurlements des pilotes russes et allemands crépitèrent dans les enceintes de la salle en forme d’étoile. L’horloge était au zéro. La danse prit fin. Les yeux étaient braqués sur la carte. Lorsque les lumières sur l’écran dépassèrent Israël pour continuer vers Le Caire, Damas et Amman, ce fut un véritable tumulte dans la salle du QG. Yéhouda attrapa le barbu à côté de lui et l’embrassa. Les communiqués affluaient vers le centre de contrôle. Une dépêche du plateau du Golan rapportait qu’une pluie de grêlons plus gros que des ballons de basket avait paralysé les blindés syriens. Un raz-de-marée avait fait chavirer les navires et sous-marins ennemis comme des jouets. Un tremblement de terre d’une amplitude de 9,2 sur l’échelle de Richter avait dévasté la Jordanie et vingt divisions de l’armée royale avaient été englouties.
« Je n’arrive pas à y croire », dit Yéhouda, mais il voyait, de ses yeux, que les mots du Hallel étaient vrais.
« C’est l’œuvre de Dieu ; un prodige pour nos yeux. En ce jour que l’Éternel a fait, exultons, et réjouissons-nous. » En quelques minutes, Le Caire, Damas, Bagdad et Téhéran disparurent de la carte. La moitié de la Libye s’effondra dans la mer. Dans la salle du QG, toute à l’euphorie, seul le grand rabbin remarqua que quelque chose n’allait pas. Un vieil appareil plus lent, venant de Pologne, continuait droit sur la cible. Il apparut au-dessus de Mevasseret Sion et vrombit bruyamment vers le mont Moriah. Tous les yeux se tournèrent vers Yéhouda.
— Comment est-il passé ? hurla quelqu’un.
— Abattez-le ! réclama un autre.
— Trop tard, répondit Yéhouda.
Sur le mont du Temple, la foule levant les yeux vers le ciel de Jérusalem aperçut deux petits points qui grandissaient sans cesse. Ils étaient tous là, debout, se refusant à croire, jusqu’à ce qu’ils se rendent compte, tous ensemble, de ce qu’étaient les points qui tombaient.
« Des bombes ! » cria quelqu’un.
Ils coururent dans toutes les directions. Dans la salle du QG, même le visage du rabbin était pâle. Yéhouda lança un regard circulaire, cherchant quelqu’un pour faire quelque chose, pour dire quelque chose, pour prier, pour chanter. Mais personne ne bougeait, personne ne parlait, comme si quelque chose allait très mal.
« Fais quelque chose, Dieu », pria Yéhouda calmement. La première bombe atterrit près du Kotel avec un bruit sourd de tremblement de terre. L’impact provoqua un profond cratère, mais l’explosion ne se produisit pas. L’autre bombe atterrit avec un grondement à quelque distance. Les pierres du Mur occidental tremblèrent. Pendant une éternité, chacun attendit, retenant son souffle : des milliers de personnes se plaquèrent au sol près du Kotel ; les hommes dans la salle du QG ; les millions de téléspectateurs. Seul le roi demeura droit près du Mur.
« Elles ne vont pas exploser ! » hurla Yéhouda. Ce fut comme si la foule du Kotel l’avait entendu. Tous se remirent sur pied et levèrent les mains vers le ciel. Leurs acclamations retentirent dans le monde entier. Ils se précipitèrent pour observer les cratères creusés par les bombes. Le grand rabbin, épuisé, s’effondra sur sa chaise, pas très sûr lui-même si ce dernier miracle provenait du Doigt de Dieu ou d’une évidente ineptie polonaise.
« Les bombes, mystérieusement, n’ont pas explosé », expliqua un journaliste de la télévision américaine à ses téléspectateurs. « Par un hasard inouï, une défaillance technique a sauvé la ville de Jérusalem aujourd’hui. Des conditions météorologiques inhabituelles, un épais brouillard, et une grêle exceptionnelle en été, ont paralysé l’arsenal nucléaire du monde et épargné l’indestructible nation juive. »
« Leurs conditions météorologiques, mon œil ! », s’exclama Yéhouda. Sur l’écran dans la salle du QG, le journaliste de la CNN, témoin oculaire, poursuivait son reportage.
« Les scientifiques du Centre de recherche de Cap Kennedy en Floride déclarent que certaines perturbations planétaires survenues il y a deux milliards d’années- lumières sont la cause de ces stupéfiants événements », expliqua-t-il.
« Shetouyot ! lança Yéhouda à voix haute. C’est Dieu qui a fait cela. Dieu nous a sauvés. C’est Lui, ça saute aux yeux ! »
Il se tourna vers le grand rabbin.
« Ne peuvent-ils pas le voir ? » demanda-t-il.
Un sourire de sagesse et de bonté éclaira le visage du rabbin.
« C’est assez difficile pour notre propre peuple de le voir, répondit-il, alors que peut-on attendre des goyim ? »

Cette nouvelle de Tzvi Fishman est extraite de Days of Meschiah, et traduite de l’américain par Claire Darmon

• Cinq autres nouvelles de Tzvi Fishman ont été traduites en français et pubiées par Les provinciales dans leur recueil Le Grand Romancier Américain