1. En attendant Biarritz : A quoi sert de gagner le monde, une vie de saint François Xavier au théâtre

La première pièce de Fabrice Hadjadj avait été créée à Paris en 2002 et jouée à Saint-Jean-Pied-de-Port en 2004 :

Scène II
Ignace de Loyola, François-Xavier.
Une chambre d’étudiants au collège Sainte-Barbe.


Ignace de Loyola. — Maître François, comme je suis heureux de vous voir !
François-Xavier. — Pas moi. Et je ne vous cacherai pas que d’avoir à partager cette chambre seul avec vous m’indispose.
Ignace de Loyola. — Oh ! je ne vous importunerai pas plus longtemps. Je m’en allais. C’est bientôt l’heure des vêpres.
François-Xavier. — Bon vent ! Allez prier pour le salut de mon âme.
Ignace de Loyola. — Je n’y manquerai pas…
Au fait, je voulais vous féliciter pour votre nouvel exploit de saut en hauteur.
François-Xavier. — Vous étiez sur l’île Notre-Dame ?
Ignace de Loyola. — Parmi la foule je vous ai applaudi.
François-Xavier. — C’était pour faire de loin le bruit des gifles que vous souhaitiez me donner.
Vous détestez ce genre de spectacle.
Ignace de Loyola. — Un boiteux n’aurait-il pas le droit d’admirer les prouesses d’un ingambe ?
J’ai applaudi de bon cœur devant le ressort de votre vitalité.
Quand je vous ai vu filer comme flèche, bondir comme tigre, vous ramasser comme boulet pour vous catapulter au-dessus de la barre, j’ai pensé : Jusqu’où, cette ascension ?
François-Xavier. — Un noir dévot comme vous
Un ami des pestiférés comme vous
Ne peut me dire cela que pour me railler !
Ignace de Loyola. — Dieu m’en préserve ! J’admire en vous les dons du Créateur.
François-Xavier. — Vous les admirez en moi comme vous les admireriez chez la grenouille ou le crapaud.
Avouez que vous auriez aimé que je me cassasse une jambe.
Ignace de Loyola. — J’aimerais mieux qu’il vous pousse des ailes !
François-Xavier. — Avouez que vous m’auriez préféré cloué à un grabat où j’eusse été forcé de me rendre à vos boniments sur la misère qui nous ouvre le Ciel.
Ignace de Loyola. — Puissiez-vous être champion de saut jusqu’à quatre-vingts ans et plus !
François-Xavier. — C’est ça, avec une canne, des muscles de coton et des os de verre…
Vous savez bien que ce n’est pas si important, le saut en hauteur.
Ignace de Loyola. — L’autre jour ne m’avez-vous pas expliqué à juste raison que nous étions en cette vie pour nous épanouir,
Pour développer toutes les ressources que nous avions reçues,
Et pour servir de cette manière les lettres et la cité
Comme la sainte Église ?
François-Xavier. — Arrêtez
Votre manège. Hier vous me prêchiez la pauvreté et l’abandon à la Providence.
Ignace de Loyola. — C’est la pauvreté qui me fait mendiant de vos richesses,
C’est la Providence qui m’a mis ici avec vous dans cette chambre,
Et qui veut que par vous je me laisse instruire.
Merci ! Sans vous je m’égarais.
François-Xavier. — Fou de Basque !
Ignace de Loyola. — Est-ce être fou que me rendre à vos raisons ? Je ne suis… Ah !
François-Xavier. — Qu’y a-t-il ?
Ignace de Loyola. — Ma fiancée qui m’appelle.
François-Xavier. — Votre fiancée ?
Ignace de Loyola. — Ma vieille blessure,
Cette jambe, et ces nerfs qui se pincent comme des cordes de guitare.
Permettez que je m’allonge.
Où en étions-nous ? Vous me chantiez une berceuse ? Non ce n’est pas cela.
Continuez donc, Maître François, et ne craignez pas de me désarçonner,
Étendu comme je suis on ne peut plus m’abattre.
François-Xavier. — Alors que vous avez débauché des étudiants pour les traîner à l’hospice, parmi les moribonds, moi vous voulez mon succès dans le siècle.
Dès que vous avez appris que je manquais d’argent pour continuer mes études, vous avez rassemblé autour de moi de jeunes auditeurs payants,
Et je sais que vous les excitez à faire mon éloge et à m’applaudir.
Ignace de Loyola. — Vous êtes réellement digne d’éloge…
François-Xavier. — Les autres vous les menez parmi les pauvres, mais moi vous contribuez à mon confort.
Pourquoi voulez-vous ma réussite, Ignace ? Vous me détestez tant que ça ?
Ignace de Loyola. — Ami…
François-Xavier. — Pourquoi ne m’attirez-vous point parmi les miséreux et les malades ? Vous ne m’en estimez pas capable ?
Ignace de Loyola. — Mon frère…
François-Xavier. — Je ne suis ni votre frère ni votre ami. Mes frères étaient vos ennemis au siège de Pampelune, vous participiez à notre ruine, vous étiez dans le camp espagnol contre le camp de la Navarre alliée de la France !
Ignace de Loyola. — C’est ainsi grâce à vos frères
Qu’une pièce d’artillerie m’a broyé la jambe
Comme une grappe au pressoir.
François-Xavier. — Quoi ? Votre jambe, ça n’est pas de naissance ?
Ignace de Loyola. — Longues, longues ces heures où je criais en paralytique sur mon grabat et je croyais que Dieu était aussi un grand paralytique,
Impuissant à étendre la main et me rendre la jambe intacte.
Mes os finalement se ressoudèrent les uns aux autres, mais la mosaïque se recomposa mal.
Sous le genou, un os se superposa à un autre os.
Il faisait une grosse bosse affreuse et ma jambe était raccourcie. Cela me fut insupportable. Je voulais réussir à la cour, faire carrière militaire,
Comme vous courir,
Comme vous sauter…
Je demandai aux chirurgiens s’ils pouvaient retrancher cet os. Il me répondirent que oui, mais qu’il fallait rouvrir le muscle, racler, racler, et que les douleurs seraient plus grandes que toutes celles que j’avais endurées déjà.
Allez je les suppliai d’y aller, et tranche le scalpel ! et varlope le rabot !
J’avais lu bien des romans de chevalerie, François, Amadis de Gaule, Les Chevaliers de la table ronde…
Je voulais être chevalier, François, chevalier plein de force.
C’est cette volonté qui me fit accepter l’opération terrible.
Elle n’a pas marché, l’opération, et moi je n’ai plus marché droit.
Bancal comme le monde jusqu’à la fin du monde.
À chaque pas achoppant à une pierre invisible.
À chaque pas sur le point de trébucher
Ou de faire une génuflexion.
François-Xavier. — Quelle infortune grande. À présent je saisis mieux. Pauvre de vous ! Avec cette patte folle qui vous signale et vous classe parmi les estropiés, vous ne pouvez plus aller bien loin…
En nom et place de mes frères et de la Navarre humiliée mais magnanime, je vous demande pardon. Pardon d’avoir brisé votre course en chemin.
Ignace de Loyola. — Je ne peux pas vous pardonner.
François-Xavier. — C’est vrai qu’il est horrible de ne plus pouvoir vraiment marcher,
D’avoir toujours cette allure cloche qui suscite tantôt le mépris, tantôt la pitié,
D’être tant retardé qu’à trente-huit ans vous êtes étudiant encore,
D’avoir sa carrière saccagée, son destin plafonnant bas
Je vous comprends, Ignace… Moi, si j’étais boiteux… Quelle rage !
Si je pouvais vous consoler…
Ignace de Loyola. — Vous ne m’avez pas compris. Je ne peux pas vous pardonner parce que vous ni vos frères n’avez commis de faute.
Au contraire, je vous suis redevable.
François-Xavier. — Redevable ! Et votre carrière saccagée ?
Ignace de Loyola. — Une vie commençante.
François-Xavier. — Mais votre incapacité à l’avancement ?
Ignace de Loyola. — Un appel à l’élévation.
François-Xavier. — Mais votre démarche morne, tordue, toujours bancroche ?
Ignace de Loyola. — Je suis obligé de danser à toute heure.
François-Xavier. — Vous ne regrettez pas votre jambe d’autrefois ?
Ignace de Loyola. — Jacob va-t-il reprocher à Dieu d’être sorti boiteux de son combat avec l’ange ?
François-Xavier. — Mais là, voyez, vous êtes grabataire, les pieds devant,
Couché sur ce lit comme au seuil de la tombe !
Ignace de Loyola. — Couché sur ce lit comme au seuil de la vie.
Les pieds devant mais les yeux vers le ciel.
Grabataire, c’est-à-dire écuyer de la patience,
Capitaine d’un vaisseau qui vogue par-delà.
François-Xavier. — Mais cette faiblesse, cette mutilation…
Vous vouliez être chevalier de la table ronde !
Ignace de Loyola. — Je peux être chevalier de la Croix.
François-Xavier. — Vous êtes un triste sire, Ignace.
Dans une complaisance morbide vous vous enfouissez pour ne pas perdre espoir.
Votre Dieu est le refuge des faibles.
Ignace de Loyola. — Maître François, à ce sujet, votre ignare de Loyola aurait une question à vous poser.
Une question de cours.
Une question sur la force, justement.
François-Xavier. — Posez votre question, Ignace, je serai ravi de vous répondre.
Ignace de Loyola. — Nos docteurs en Sorbonne nous enseignent que l’orgueil est le vice qui engendre tous les autres,
Et notre pire ennemi.
François-Xavier. — C’est vrai.
Ignace de Loyola. — Dites-moi donc : celui qui arrive à vaincre son orgueil, à se vaincre soi-même pour reconnaître qu’il n’est rien que par Dieu,
Celui-là est-il faible ou fort,
Grand ou petit ?
François-Xavier. — Si l’on concède vos prémisses
Il est fort et grand puisqu’il a vaincu l’ennemi le plus redoutable.
Ignace de Loyola. — Mais vaincre son orgueil n’est-ce pas se faire petit ?
N’est-ce pas se faire toujours plus petit, minuscule,
Un pou,
Une puce du Tout-Puissant ?
Alors être grand c’est se faire petit, et réciproquement.
Être vaincu par Dieu c’est être plus que vainqueur.
Être terrassé par le Très-Haut c’est sauter infiniment plus haut
Que par ses propres forces.
François-Xavier. — Vous m’embrouillez, Ignace.
Ignace de Loyola. — Dites-moi, humble, croyez-vous l’être ?
François-Xavier. — Un piège, oiseleur, vous me tendez un piège.
Si je me prétends assez humble, je tombe dans le pire des orgueils.
Et si je dis que je suis un monstre d’orgueil, je parais d’une grande humilité…
Ignace de Loyola. — Mais peut-être est-ce encore l’orgueil qui vous ferait confesser votre orgueil à grand bruit.
François-Xavier. — Vous maniez le paradoxe mieux qu’Abélard et Buridan.
Ignace de Loyola. — Vos leçons m’ont beaucoup profité.
Mais l’heure file et ma jambe va mieux :
Je vais aux vêpres, avec mon petit pas de danse. Adieu.
François-Xavier. — Pas si vite. Restez ici.
Ainsi j’avais raison.
Rassemblez-vous cette claque autour de moi qui chante mes louanges, c’est que vous me détestez.
M’aidez-vous à porter l’hermine, la mitre ou le bonnet carré, c’est pour que je m’enfonce dans une crânerie sotte et confortable.
Si vous m’aimiez vraiment, d’après ce que nous venons de dire, vous voudriez pour moi non pas la couronne de lauriers, mais une couronne d’épines.
Vous ne me féliciteriez pas d’être champion de saut, mais m’entraîneriez à être champion d’abaissement.
Ignace de Loyola. — François, vous tenez des propos dangereux pour l’ordre social et toute hiérarchie.
Cette hiérarchie est voulue par le Seigneur pour le bien de tous.
Vous pouvez très bien être docteur et rester simple, riche et rester pauvre de cœur, évêque et rester humble sous la chape cousue d’or,
Si vous êtes assez fort pour que cela ne vous tourne pas la tête.
C’est peut-être là le plus difficile.
Parce que pour nous, orgueilleux que nous sommes,
Le chemin le plus dur n’est pas celui qui monte
Mais celui qui descend.
Et il faudra bien descendre un jour,
Tout à l’heure, dans un trou de terre meuble,
Alors que restera-t-il ?
À quoi sert de gagner le monde si l’on vient à perdre son âme ?
François-Xavier. — À quoi sert de gagner le monde ?
Mais cela sert à tout !
Ignace de Loyola. — À tout perdre, tout à l’heure.
On se gonfle en baudruche, d’autant plus gros qu’on est plus vide, d’autant plus volumineux qu’on éclatera plus fort.
On est comme le bétail qu’on gave, qui engraisse et dans son saindoux se réjouit sans comprendre,
Sans voir que c’est pour l’abattoir.
Pour l’abattoir, François,
Car on a oublié Celui qui est
Et sa Vie qui seule est éternelle.
François-Xavier. — Je serais comme le gland qui refuse l’enfouissement dans la terre,
Fier de sa beauté, de sa rondeur ambrée, de sa perfection… de gland,
Mais le prince des glands est plus petit que le plus mince des chênes.
Par la déchirure de la semence il faudrait passer ?
Champion des sots, oui !
Je suis comme le malade qui cache ses plaies,
Comment le médecin le guérirait-il ?
Et il y a, c’est vrai, cette plaie dans mon cœur, béante,
Cette plaie qui appelle et que rien de ce monde ne cautérise.
L’argent ?
Ce n’est pas même un bien mais le pouvoir d’acquérir des biens, et ces biens eux-mêmes vous déçoivent et fondent et filent entre vos doigts qui ne serrent pas assez et se brisent dans vos mains qui serrent trop fort.
La volupté ?
À mesure qu’elle rassasie elle dégoûte, et l’on reste là, comme un fruit crevé qui a lâché ses pépins, à pourrir près d’un autre fruit mort…
Les honneurs ?
Mais ce sont des borgnes et des aveugles qui nous les octroient. Savent-ils qui nous sommes, savent-ils ce qu’est le bien, sondent-ils notre mérite pour nous décerner une palme labile ou des lauriers en sauce ? Ils nous flattent plutôt pour obtenir leur part du pillage.
Qu’est-ce qui fermera la bouche de cette plaie ouverte en mon cœur ?
Ignace de Loyola. — Le chemin le plus dur est celui qui descend. Descendez, François, mais descendez bien !
Le plus dur n’est peut-être pas d’être modeste mais d’avoir assez d’ambition,
Assez d’ambition pour faire craquer notre suffisance,
Assez d’ambition pour ne demander rien de moins que tout.
Mais nous sommes mesquins, François,
Nous demandons quelque chose et toujours moins que tout : une brioche pour notre quatre heures, un oreiller pour notre nuque raide…
Nous demandons à Dieu moins que Lui-même,
Nous demandons que la blessure se ferme au lieu qu’elle se distende aux dimensions du monde,
Qu’elle écarte ses bords comme des lèvres qui crient,
Qu’elle s’ouvre, cette méchante plaie, qu’elle s’ouvre encore immense comme un ciel noir qui se déchire et laisse soudain passer la lumière…
François-Xavier. — Descendre ?
C’est vrai que j’ai peur de descendre, moi,
C’est vrai que moi j’ai peur de demander tout et de risquer perdre quelque chose.
J’ai peur, moi, que mes jambes soient brisées,
Peur de mourir, moi, peur de moi me perdre, peur d’être dépossédé mais alors peur de m’attacher aussi, peur de m’attacher aujourd’hui par peur d’être dépossédé demain…
Je ne sais plus ce que je dois choisir.
Monter ? descendre ? sauter ? boiter ?
Descendre ?
Comment aurais-je la force de descendre ?
Ignace de Loyola. — Il y a Quelqu’un qui nous a précédés tout au fond, François,
Qui nous a devancés tout au fin fond de la détresse
Et qui tout en bas a jeté son Ciel
Et dans la fosse de notre misère,
Sa Miséricorde.
Avec cette Croix, il nous offre tout.
Avec cette Croix qui nous tend de toutes parts à l’extrême
Et qui joint le ciel et la terre et l’orient et l’occident…
François-Xavier. — Ignace, vous me donnez l’envie de vous casser l’autre jambe.
Ignace de Loyola. — Il est déjà tard. Avec ce sautillement obligé, je m’en vais à l’office du soir.

Acte I, scène 2 de A quoi sert de gagner le monde, une vie de saint François Xavier, par Fabrice Hadjadj, Les provinciales, 2002.